This is a digital copy of a book that was preserved for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project to make the world's books discoverable online.

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that 's often difficult to discover.

Marks, notations and other marginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book' s long journey from the publisher to a library and finally to y ou.

Usage guidelines

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to prevent abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that y ou:

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for Personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine translation, optical character récognition or other areas where access to a large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help.

+ Maintain attribution The Google "watermark" you see on each file is essential for informing people about this project and helping them find additional materials through Google Book Search. Please do not remove it.

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are responsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can't offer guidance on whether any spécifie use of any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner any where in the world. Copyright infringement liability can be quite severe.

About Google Book Search

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps readers discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full text of this book on the web

at|http : //books . google . corn/

^snL

'2^

^^^ESâfSKB ^IPhF^'^^^^

^1

%

Sr

f-rorr- 'AW-^-^**'^'-

i

0

1^ '

i

- \

llr

iîevue d'Alsace

toire et d'archéologie d'Alsace

DESSIHK FT LITHOGR. PAR AI.PH : CHUQU&feOOgle

i

// c^7r^iY

I

m

IN COMMEMORATION OF THE VISIT OF HIS KOYAL HIGHNESS

PRINCE HENRV OF PRUSSIA

MARCH SIXTH,l90t

ON BEIIALF OF HIS MAJESTY

THE GERMAN EMPEROR

i FlfeSENTEDBY ARCHIBAXD CART €0<»iID<;K PH-lT ^ ASSISTANT PROFESSOR OF HISTORY

^^/7^S

1

Digitized by

Google

Digitized by VjOOQIC

Digitized by VjOOQIC

REVUE D'ALSACE.

Digitized by VjOOQIC

GOLIIAR . bQpriUKrU o( LWiographie de llftd. V4>1CK*.

Digitized by VjOOQIC

REVUE D'ALSACE.

TROISl£lE ARlItE.

COLMAR,

AU BUREAU, RUE DES JUIFS, îC

i8S2.

.Digitized by VjOOQIC

%y-i

Harvard Collège Library

APR 18 1908

HohcnzoIIcrn Collection Gift of A. C. Coohdge

Digitized by

Google

Digitized by VjOOQIC

?

Ç/--^ -p

yi^^^ ^yr^v; /(P-

Harvard Collège Librarj APR 18 1908

HohcnzoIIern Collection Gift A. C. Cwlidge

Digitized by

Google

Digitized by VjOOQIC

El-

E3

à'--

l^'^dl ;

J , 0'

I ^::^^

'..m^s

a

Mo-))o-œ-(

r

■JiVV

mm

'Mi

..1

Hîv^^

r^

\ r

wmvmi

fSiAiAmiJàAÀ.

miSiiïML

r(m:]m]^

jiu Dixtama dq uQXQOti'ciorfa.

Digitized by

Google

L'ÉPHAPHE

D'ERWIN DE STEINBACH,

A U CàTHCDRALE DE STHASBODBG.

« AU ieh auf dein$m Gtabe hemmwandeUe , edUr « Erwin , und den Stein suehte , der mir dmUen tolUe : « « Anno domini M'GGGXVIII- XVI kal. febr. obiit ma- « « gister Erwinns gabernator £ad>ricae eodesiae argen- « « iinensis , « und ihn nicht findm , Mner dtmer « Landêleute mir ihn xeigen konntef dasx neh meine a Verekrung deiner an der heiligm StUtte ergoaen « hàttCf da ward ieh iiefin dieSeele betrùbt, und metn « Heri , jUnger , totfrm^r, thifriger und beuer alijeixt , « gelobtê dir etn Dmkmal , tMtin ieh zum ruhigen Ge- ff nusx meiner BesitxthUmer gelangen wùrde, von Jlfor- «c mor oder Sandstein , trie ieh*$ vermifgte. »

GCETBE.

Dans les beaux -arts il n'y a pas à Strasbourg de nom qui soit au- dessus de celui de malti-e Erwin de Steinbach. Nul autre ne fut plus illustre 9 plus populaire ; nul autre ne fut entouré de plus de respect, de plus de vénération. Et cependant, on^ifiut appeler prodigieux le nombre des artistes renommés pour leur talent' dont Strasbourg put être fier , à bon droit , durant les siècles de gloire cette antique cité brillait au premier rang des villes artistiques non seulement de TAllemagne, mais de l'Europe entière. Six siècles se seront bientôt

3* Année. ^

2 REVUE D'ALSACE.

écoulés depuis qu'Erwin traça le plan primitif du portail de la cathé- drale de Notre-Dame : ce furent six siècles d'une célébrité dont l'éclat ne s'est jamais affaibli.

Erwin de Steinbacb ! C'est un de ces noms qui échappent à l'oubli. C'est un de ces noms rares qui , sans aucune interruption , ont joui du privilège de commander le respect des peuples , un de ces noms dont le prestige ne s'est jamais amoindri , pas même aux époques l'art dont ils sont les représentants les plus glorieux avait perdu les sympathies des artistes, et n'était plus regardé qu'avec un superbe dédain par des générations incapables de s'initier au génie du moyen -âge, et habituées à se prosterner exclusivement devant leurs propres œuvres et devant celles des maîtres dont elles se fai- saient les serviles imitateurs. Au commencement du dix -septième siècle , alors que l'art splendide de la renaissance venait à grand' peine d'obtenir droit de bourgeoisie à Strasbourg et en Alsace , et d'étaler son luxe orgueilleux à côté des chefs - d'œuvre de l'art du moyen-âge , qui avait dit son dernier mot, mais que toute la pompe de la renaissance ne parvint pas néanmoins à détrôner entièrement sur les bords du Rhin; alors même parut, à Strasbourg, le premier ouvrage sur la cathédrale : le fameux Mûnsterbûchel , que publia , en 1617, maître Osée Schad , le digne diacre de Saint-Pierre-le-Vieux (i) ; compilation passablement informe et incomplète qui, pour la partie historique , ne consiste , en mageure partie , que dans la réunion chro- nologique des données incohérentes , trop souvent contradictoires , inexactes et fausses, que le célèbre ingénieur Daniel Specklin avait insérées , une trentaine d'années auparavant , dans ses CoUectanées manuscrites sur l'histoire d'Alsace, mais qui n'en resta pas moins, durant plus d'un siècle et demi, la source, la base et le modèle de toutes les publications subséquentes sur la cathédrale. Au siècle passé même qui , cependant , se plaisait à couvrir le moyen-âge de mépris et de sarcasmes, et qui confondait dans une commune réprobation ces siècles souvent si injustement décriés et leurs œuvres ; au siècle

{*) Schad, oa Sehadœus, comme il est appelé plus communément, publia sa Monographie sur la cathédrale sous le titre de : Summum Àrgentortuensium tem- phtm. Toutefois, conformément à l'usage de son temps, il fit suivre ce titre laUn d'une incommensurable tirade allemande formant un second titre, et annonçant que son livre contient une description détaillée de la merveilleuse cathédrale de Strasbourg. L'ouvrage même est écrit en allemand.

Digitized by VjOOQIC

ÉPITAPHE B'ERWIN DE STEINBAGH. S

de Voltaire même on s'inclinail encore avec respect devant le grand nom d'Erwin , on ne se lassait pas d'admirer le portail msgestueux de Notre-Dame » et on ne cessait de réimprimer des versions nouvelles du Mûnsterbuchel. De nos jours encore , , selon l'expression , mal- heureusement trop vraie, de M. Ck)usin , c bienlôt il n'y aura plus ( à Strasbourg rien d^origind que la flèche incomparable de sa belle c cathédrale, > le nom d'Erwin et cette flèche , que l'ignorance attri- bue au grand-maltre dont elle écrase et dépare l'œuvre harmonieuse, font l'orgueil de Strasbourg et de toute l'Alsace ; aiqourd'hui encore tous deux sont entourés d'une même auréole de gloire et de vénéra- tion. Mais y hélas ! le nom d'Erwin n'est plus maintenant qu'un grand nom y un de ces noms qui échappent à l'oubli des siècles , et qui ne périssent plus. Bienlôt on ne saura plus à Strasbourg ce que signi- fiait ce grand nom et le siècle dont il fut la gloire ; car, jamais encore , l'art n'était tombé aussi bas , jamais il n'était aussi délaissé parmi nous qu'il l'est aujourd'hui. Le génie d'Erwin est inconnu , incompréhen- sible aux générations présentes qu'absorbe le plus grossier matéria- lisme, et qu'entraînent le tourbillon des révolutions et la décadence générale de l'époque. Sa cathédrale trône au milieu de nous, comme une ombre colossale de temps qui étaient bien différents des nôtres , et dont le souvenir s'efface toujours davantage. Les hommes, en pas- sant aux pieds de cette reine d'un passé dont ils ignorent la grandeur, ont bien encore un regard d'étonnement et d'admiration pour l'élé- vation prodigieuse du portail et de sa flèche gothique ; mais ils ne sentent plus rien à la vue du monument majestueux dont l'aspect faisait tressaillir nos pères. Sourds à l'éloquence mâle et sublime de ce géant du moyen -âge, leur cœur reste froid et insensible ; et, si le nom d'Erwin revient encore sur leurs lèvres, ce n'est plus qu'un de ces grands noms , consacrés désormais par la tradition des siècles, et que la foule ignorante et superstitieuse prononce avec respect ou avec mépris , un de ces noms qu'elle est habituée à couvrir d'encens ou de malédictions ! Quelques années encore et le génie d'Erwin sera aussi ignoré parmi nous , que le sont déjà les inscriptions sépulcrales qui rappellent la date de sa mort et celles du décès de son épouse et d'un rejeton de cette famille d'artistes si longtemps et si justement renommée !

Il y a quatre-vingts ans, un autre homme de génie préludait, à Strasbourg , à une vie de gloire et de bonheur presque sans égale.

Digitized by VjOOQIC

4 RETUS D'ALSACE.

A l'ombre de la cathédrale d'Erwio , Goethe, le prince des poètes de rAllemagoe, à peine sorti de l'adolescence, composait alors d'une main téméraire la première ébauche de Faust. L'imposante hardiesse avec laquelle le portail de Notre - Dame élance vers le ciel sa flèche svelte et gracieuse , la légèreté incomparable de cette flèche diaphane qui , selon l'heureuse expression d'iEnéas Silvius » depuis Pie ii , cache sa tête dans les nues ; cette aspiration immense , gigantesque vers le haut , frappèrent de surprise et d'admiration l'âme ardente et impres- sionnable du jeune poète. Involontairement le génie se septit attiré par le génie. Au premier aspect, Gœlhe comprît ce qu'il devait y avoir eu d'analogue , d'identique entre Tessor de son imagination et la pensée de l'artiste immortel qui jeta dans les airs cette épopée en pierre et qui nous laissa, sur quelques roches façonnées parla main de ses habiles ouvriers , l'empreinte poétique de son génie créateur. Gœthe, dès -lors, voua un culte tout idéal, un culte presqu'idoUtre à Erwin et à sa cathédrale. Il ne se lassait point de contempler, d'ad- mirer, d'étudier, de mesurer Yœuvre glorieuse (i) de l'illustre archi- tecte. A toute heure de la journée , son regard rêveur planait sur l'en- semble majestueux de la cathédrale gothique, et suivait avec délice les beaux profils et les lignes hardiment ascendantes de ses arcs-bou- tants et de ses contreforts : le matin , quand le soleil levant éclairait de ses premiers rayons la pointe de la flèche et la coupole du dôme ; à midi , quand le soleil illuminait en plein tout le cdté méridional de l'église, et l'inondait de flots de lumière, en effleurant déjà le portail occidental, et en en dessinant, par de fortes ombres portées, les puissants contreforts ; le soir, quand la façade de l'ouest, dorée par les rayons du soleil couchant resplendissait d'un éclat merveilleux et . rougissait ensuite , comme les montagnes de neige de l'Helvétie , au dernier regard du soleil et aux reflets des nuages enflammés ; puis encore , quand le colosse du moyen-âge , projetant au loin son ombre gigantesque , semblait toucher de sa pointe jusqu'aux pieds de la Forêt-Noire ; et la nuit , quand , à la pâle lueur de la lune , la cathé- drale se dressait et grandissait, comme l'ombre d'un géant, et quand sa flèche , plus hardiment élancée encore que de jour, semblait percer les airs et atteindre jusqu'aux étoiles qui brillaient et scintillaient sans

(*) Dans Tinscription qui fut placée au portail pour rappeler le jour auquel Erwio de Steinbach commença la construction de la façade occidentale , cette der- nière était appelée ghriosum opu$. Je reviendrai plus tard sur cette inscription.

Digitized by VjOOQIC

ÉPITAPHE D'ERWIN DE STBIimAGH. K

nombre sur la voûte mcommeiiSQrabledescieux. Tantôt, tout rempli de ce sentiment mystérieux qui s'empare de l'âme sous les voûtes d'une cathédrale gothique , c dans la vastUé sombre des églUes chrétiennes,* pour me servir de l'expression si heureuse et si caractéristique du vieux Montaigne , Gœthe se promenait tout ravi sous les arcades re- tentissantes de la nef; tantôt il montait sur la plate-forme, et » en vue du beau pays d'Alsace et des plaines fertiles du Margraviat de Bade , reportant ses regards du Rhin aux Vosges et du Rhin à la Forêt- Noire, il Se laissait aller aux rêves fantastiques de son imagination de poète, rêvant tour à tour d'Erwin, de Faust, de Marguerite et de Héphistophelès , et puis du preux et loyal Gœtz de Berlicbingen , ce type de la chevalerie du moyen-âge qui s'éteignit au commencement du siècle de Luther. Puis , il dessinait sa cathédrale chérie vue de tous les côtés; puis encore il étudiait, calquait, compulsait et essayait de compléter les vénérables parchemins de l'œuvre de Notre-Dame , sur l'un desquels Erwin avait jeté la première ébauche de son portail , comme lui - même ébauchait alors , d'une main hardie et téméraire , le plus grand de ses drames , celui qui sera aussi impérissable que son nom , s'efforçant vainement de restituer , dans son ensemble et dans son intégrité , le plan primitif du célèbre architecte et de se rendre compte des changements et additions qu'y 6rent les succes- seurs du grand - maître. Encore, Gœthe fut-il loin d'apprécier et de sentir toute la portée des modiflcations déplorables que les maitres- d'œuvre du quatorzième siècle infligèrent au plan d'Erwin , dans la vue de pousser sa façade plus avant dans les nues. Qu'eût-ce été , s'il avait compris, qu'au point de vue de l'art, toutes ces modiflcations étaient autant de mutilations du projet d'Erwin , si plein de grandeur et d'harmonie, de grâce et de poésie? Le peu qu'il en connut, suffi- sait pour lui inspirer une admiration et un respect sans bornes pour l'illustre architecte et son cmvre glorieuse. Erwin et sa cathédrale , c'était comme un autre culte pour l'âme avide d'amour et d'émotions du jeune poète 0).

(*) Gœthe laî-mème a consigné le soutenir de rimpress'^on profonde quMI éproa* Yait à raspectde la calbédrale, dans ses mémoires (Wahrheit und Diehtung, livre 9.J, et tout spécialement dans le pelit traité : Von deuUeher Bauhmst. V, D. Srwinià Steinbaeh, ilTS; qu*il dédia aux mânes d'Erwin. C'est de ce dernier opnscule , reprodnit par Rerder, dans son yolume : Von deutseher Art und Kunst, que j'ai extrait le texte placé , comme épigraphe, en tète de ce travail.

Digitized by VjOOQIC

6 RETUE D'ALSACE.

L'épitaphe d'Erwin existait à la cathédrale. Gœthe le savait : il l'avait lue et relue bien des fois dans les Mûnsterbûchel , dans ces compilations si sèches, si froides, si prosaïques qui lui donnaient à peine une idée vague de toute la richesse poétique de l'histoire du temple de Notre- Dame. A cette pensée , son imagination germanique s'enflammait et s'exaltait. L'amour et la vénération dont il entourait le souvenir d*Erwin , amour et vénération qui allaient presque jusqu'à l'idolâtrie, et le besoin de culte et d'admiration , ce besoin inséparable de la jeu- nesse , et qui est le commencement et le levier de tant de grandes cfhoses, le poussaient à l'envi à rechercher le lieu de la sépulture de l'artiste révéré. Combien eût-il été heureux , s'il avait pu s'agenouil- ler, n'eût-ce été qu'un instant , sur cette tombe vénérable ! Quel n'eût pas été son bonheur, s'il avait pu adresser aux mânes du maître im- mortel , au lieu même reposaient ses cendres , sur la terre qui s'était confondue avec sa poussière, tout ce qu'il sentait au fond de l'âme , tout ce qu'il était hors d'état de comprimer et de contenir dans son cœur !

Mais, cette tombe chérie , qu'il mettait tant d'ardeur à découvrir, était-elle? En vain s'eflTorçait-il de retrouver le pilier de la chapelle de Saint - Jean (t) , devaient être sculptées l'inscription sépulcrale d'Erwin, et celles de sa femme et de son fils Jean ! 11 ne les y trou- vait point ! En vain faisait -il le tour de la cathédrale; en vain épiait- il tout à l'intérieur et à l'extérieur : nulle part il ne pouvait découvrir la tombe du grand-mattre! Et pour comble de malheur, aucun de ses amis , personne à Strasbourg , ne pouvait lui indiquer la place l'ar- chitecte le plus illustre de l'Allemagne fut descendu dans la terre! ... Oh ! alors une douleur inexprimable s'empara de son âme attendrie et, d'une main brûlante d'émotion et de mélancolie juvénile , il écrivit la première ébauche de ce morceau , dédié aux mânes d'Erwin , de cette hymne en prose tout empreinte de la fervente et fougueuse exal- tation de la jeunesse , qui figure dans ses œuvres , et que lui-même aimait tant à relire au déclin de sa vie , pour reporter ses souvenirs aux beaux jours du jeune âge ses amours se partageaient entre Erwin, Frédérique et Faust (*).

(*) SehadtBus, pag. ^, ne dit qu*cn termes généraux et vagues que les épita- phes des Erwin sont sculptées à la ehapeUe de Saint-Jean, au piUer : « An 5; /o- hatmis CapeU an der Seulen, »

(*} C'est le morceau intitulé : Von deutteher Baukumt, etc* , que j*ai déjà cité.

Digitized by VjOOQIC

ÉPITAPHE D'ER^IN DE STEWBACH. 7

A l'ëpoqae Gœthe étudiait le droit à l'antique et illustre Unirer- site de Strasbourg y l'épitaphe d'Erwin, en effet, était tombée dans Toubli ; l'emplacement qu'elle occupe parait alors avoir été générale- ment ignoré à Strasbourg même. On dirait que le souvenir s'en était» tout d'un coup f complètement perdu. Il l'était encore au commence- ment du siècle présent. En i816» des tas de charbons étaient amon- celés au-devant des épitaphes et les cachaient à la vue, quand un ami de Gœthe , H. Sulpice Boisserée , l'historien du dôme de Cologne et le promoteur de la reprise des constructions de cette célèbre cathé- drale, les recherchait longtemps en vain, en compagnie de notre compatriote, M. Maurice Engelhard (i). Grâce à leur persévérance, les deux amis finirent néanmoins par les déterrer sous des amas de chaii)ons et de décombres, et tinrent à honneur de les débarasser des ignobles entraves qui, trop longtemps déjà, avaient soustrait ces vénérables monuments aux regards des admirateurs du grand-maltre et de son oeuvre glorieute.

Depuis lors, l'épitaphe d'Erwin est restée à découvert ; depuis lors aussi , elle est restituée, pour ain» dire , à l'art et à la science.

L'épitaphe d'Erwin , j'ai déji eu occasion de l'indiquer en passant, est accompagnée de celles de son épouse et d'un de leurs descendants. Ces trois inscriptions couvrent la partie inférieure d'un des contre- forts de la chapelle de Saint- Jean -Baptiste , construite dans l'angle formé par le chœur et le transept du nord : c'est le contrefort extrême vers l'orient de la façade septentrionale de la chapelle, donnant sur la petite cour qu'on désignait autrefois sous le nom de petit cime- tière (^. Sur la face orientale de ce même contrefort , masquée depuis

(') M. Gh. M. Engelhard, qui s^est fiut connaître par une série d'ouvrages d'ai^ chéologie, d'histoire, de littérature et de géologie , préparait alors la publication du prender travail qui ait été entrepris sur Tun des plus remarquables maouscr ts du douzième siècle, sur VHorttu delieiarum de la savante et artistique Henade de Landsberg, abbesse du monastère de Hobenbourg, digne en tout de tenir la place qu'avait occupée Sainte-Odile, la fondatrice du couvent, Tillustre et glo- rieuse patronne de l'Alsace.

(') Dos LriehhôfeU L'ancien cimetière de Saint - Michel , qui était celui de la paroisse de Saintr-Laurent ou de la cathédrale , avait régné de ce côté de TégUse. Comme dans la plupart des cimetières, il y avait une chapelle qui était consacrée

Digitized by VjOOQIC

8 REVUE D'ALSACE.

le siècle passé , par le mur da séminaire , on voyait autrefois les épi- taphes de deux autres architectes de la cathédrale : celle de maître Jean Hûltz de Cologne , qui acheva, en 1439, la flèche ou la haute tour, comme le portait son inscription funéraire, et celle de maître Jacques de Landshut, qui construisit, de 1494 à 1505, le nouveau portail ou plutôt le porche de Saint-Laurent. De ce côté , les bâtiments du séminaire , érigés en 1770 , touchent à l'église métropolitaine, et s'avancent jusque sur cette terre historique qui recouvrit les cendres d'Erwin et de plusieurs de ses successeurs. 0).

Les trois épitaphes des Erwin sont sculptées en creux dans les pierres de taille du contrefort même. Elles commencent à hauteur de poitrine environ et descendent jusqu'au sodé du contrefort. Elles furent exécutées successivement aux époques du décès de ceux dont

^ cet archange. Do côté du midi , il y avait celui de SainUïrégoire. (GRANDroiER , SiHd iur la eaihédrale, page 26, 55 et 366.)

(*) On assure que, dans les anciens temps, SainCnfean-Baptiste était particu- lièrement vénéré par les taiUeurs de pierre de la Germanie.

Le fait est avéré dans le passage si remarquable du Livre de consUtution de la loge maçonnique Archimède d'Allenbonrg (Conttitutionen'Bueh der Loge Ar^ ehimedêi mu Âltmburg), qui attribue à Erwin de Steinbach la fondaUon de la pre- mière association ou confirérie laïque de tailleurs de pierre , en 1275, dans la Tue d'assurer la continuation et le succès de la somptueuse construction qu'il venait d'entreprendre à la cathédrale de Strasbourg. (Voyez Krause, Dm drei àltutm Kunit'Urkunden der dmUechen Fregmaurer-Brudenchaft. Tome II . division , pag. 255, note h,)

M. ReiddoiT, dans son ouvrage : IHe BauhUtte dee Mittelalteri in Deutsehland (p. 25) , atteste de même que, très anciennement, les tailleurs de pierre avaient une vénération toute spéciale pour Saint -Jean l'évangéliste , qu'ils le référaient comme leur patron, et que, sur leurs labarum ou bannières, ils avaient peint l'image de la Vierge avec l'enfant Jésus.

C'est par ce motif, que les architectes de la cathédrale paraissent avoir été en- terrés dans la parUe du cimetière ou du cloître qui régnait jadis en dehors de la chapelle , consacrée sous le vocable du précurseur de Jésus-Christ.

Depuis rétablissement de la confirérie des tailleurs de pierre par maître Josse ou Jodoque Dotzinger de Worms, architecte de la cathédrale de Strasbourg, et ses dignes amis et collègues, en 1159 et ii64, les tailleurs de pierre révérèrent plus particulièrement conmie patrons Saint-Sévère, Saint -Séverin, Saint- Cortofère et Saint-Victorin , désignés au martyrologe de l'église sous le nom des quatre cou- ronnéi (quatuor cortmati , die vier gekrUnten Heiligen) , et dont la fête se célèbre le 8 de novembre.

Digitized by VjOOQIC

ÉPITilPHB D'ERWIN de STEINBàCH. 9

eUes nous rappellent le souvenir. Toutes trois sont exécutées en majuscules gothiques de dimension assez grande» égale à peu de chose près dans les trois inscriptions, et offirant encore, avec de légères différences , le caractère de la belle écriture monumentale de la fin du treizième siècle et du commencement du quatorzième. Toutes trois sont rédigées en latin. Elles forment, avec la pierre tombale du fils du grand Erwin , qui mourut en 1330 , architecte de la collégiale de Saint-Florent à Haslacb, tout ce qui nous est resté des monuments funéraires qui provenaient de la famille Erwin.

La première des trois épitaphes de la cathédrale est celle de l'épouse d'Erwin. C'est la plus ancienne en date. Elle nous apprend que dame Husa , ailleurs Gertrude (i) épouse de maître Erwin , trépassa, comme on disait à l'époque de sa mort, le 12 des calendes d'août , donc le 2i juillet, de l'année du Seigneur 1316. Peut-être fut-elle une des nombreuses victimes de la peste affreuse qui ravageait alors Strasboui^.

Le texte original de l'épitaphe est conçu dans ces termes :

ANO IK) Cdc XVI xn KL AVC TIoDNAj^HVSA VX OR BIAGRI ERWI

^NI-(î)

{Anno domini M CtC XVI XII Kakndoi augusti obiil domina * Husa * vxor * magistri * Erwini ')

Le jour même, au douze des calendes d'août , fête de Saint- Arbo* gaste , évéque de Strasbourg , le décès de dame Husa ou Gertrude

(') L'épouse d'Erwin, on le ^erra tout à l'heure , est désignée sous ces deux noms qui soot employés comme synonymes dans les documents contempiorains. J*ignore d'où vient l'identité de ces deux noms si différents pourtant de pronon- ciation ; mais U est de fait que , dans les documents du treizième et du quatorriëme siècles, on les trouve fréquemment employés alternativement pour désigner une seule personne.

(*) Afin de donner le plus exactement possible le texte des trois épitapbes, je les transcrirai d'abord ligne par ligne , avec les abréviations , aussi bien , du moins, que ces dernières peuvent se rendre en caractères ordinaires , et je ferai suivre cette copie paléographique du texte m extenso» Le dessin , mis en tète de l'artide , pourra servir de contrôle.

Digitized by VjOOQIC

iO REVUE D'ALSACE.

fut inscrit dans le précieux livre des bienfaiteurs de l'œuvre de Notre- Dame f que j'ai eu le bcfnheur de retrouver aux archives de la fonda- tion. On y lit , à la date que je viens d'indiquer, que Gertrude , épouse de maître Erwin , en mourant, légua à l'œuvre son manteau et sa robe : c Item Gertrudiê uxor magUirt Erwini obut deJ&t tovgam et c tunicam. >

A l'époque du décès de l'épouse d'Erwin , les habitants de Stras- bourg entouraient la cathédrale de tout leur amour. Nobles , bour- geois et artisans (i) , clercs et laïcs , hommes et femmes , jeunes et vieux, tenaient à honneur de contribuer par leurs libéralités à l'avan- cement des constructions que maître Erwin poussait alors avec vigueur. Chacun, avant de mourir, voulait laisser à l'œuvre un gage ostensible de son attachement et , en prenant place au nombre de ses bienfai- teurs , se faire inscrire dans la confrérie de Notre-Dame. Les cheva- liers et les écuyers , d'ordinaire , donnaient ou léguaient leurs che- vaux de bataille et leurs armures; les dames nobles offiraient à la Sainte-Vierge et à sa bâtisse , à sa fabrique ou à son ceuvre (^ , comme on disait alors , leurs ceintures ou couronnes en or, ou d'antres objets précieux , leurs bagues , leurs bijoux , leurs manteaux fourrés de vair, leurs robes ou d'autres vêtements de pra ; les bourgeois et les gens de métiers léguaient leurs armes ou leurs habits ; leurs femmes lut- taient d'émulation avec les dames des gentilshommes ; grand nombre de personnes faisaient don à l'œuvre , les uns de maisons, de terres, de vignes , de prés ; les autres de rentes , de canons et de revenus de tout genre ; d'autres encore s'engageaient à fournir annuellement une somme fixe à consacrer aux constructions de la cathédrale, ou à faire conduire , chaque année , une ou plusieurs pierres à l'atelier de l'œuvre ; d'autres encore mettaient leurs chevaux à la disposition de la fondation pour l'aider à transporter à Strasbourg les matériaux

{*) La population de Strasbourg se divisait autrefois en trois classes : en nobles , en bourgeois (ailleurs les patriciens ; en allemand : die Ge$ehleehter on die PeUri- gier) et en artisans ou gens de métiers.

(') Âd fabrieam ou ad 9pu$ êcelesie argenHnentii. Ailleurs déjè , j'ai dit que les termes : fabrica et opta, signifiaient, dans l'origine, la construction même de réglise ; plus tard seulement , on s'en servit pour désigner la fortune, le corps de revenus, le patrimoine ou la fondation qui étaient destinés à pourvoir à cette con- struction , et qui , dans la suite , après l'achèvement des édifices , étaient consacrés à leur entretien.

Digitized by VjOOQIC

ÉPITAPHE D'ERWIN DE STEINBAGH. 11

UiOës dans la carrière de Notre-Dame au Cronthal ; d'autres encore, et cela se voyait fréquemment, donnaient de leur vivant ou léguaient tons leurs biens à l'œuvre de la cathédrale : tons , riches et pauvres , rivalisaient de zèle , de dévouement et d'abnégation. Souvent , après une longue liste de nobles et de bourgeois fortunés , apparaît le nom de quelque pauvre veuve offirant son obole, ou de quelque pauvre ser- vante ou domestique donnant son fichu ou son tablier; spectacle tou- chant qui nous montre , sous un de ses plus beaux aspects , le moyen- âge , tout était divisé en castes et en corporations , tout était privilège , privilège se dressait contre privilège , unissant toutes les fractions de cette société si rigoureusement divisée dans une même pensée : l'érection de l'église commune , de la maison de Dieu. Dans l'origine , toutes les offrandes ou les titres qui les constataient étaient déposés sur l'autel de Notre-Dame. Elles étaient ensuite ven- dues au profit de l'œuvre , et leur produit formait une recette assez considérable qui , joint an riches revenus et aux autres ressources •de la fondation , mit le magistrat de Strasbourg en état de mener à bout la construction de la cathédrale (i). Les générations se succé- daient et se remplaçaient ; chacune prit sa part à l'èdificatiiHi de la somptueuse cathédrale : et voici comment les assises s'élevèrent de

(') On prétend à tort, j'ai déjà en occasion de le dire aiUeors, que la cathé- drale de Strasbourg est resté inacheyée, et qu'il y manque une seconde toor on flèche. Je prouverai un jour, qu'au conunencement du quinziëme siècle, quand le magistrat fit construire la tour octogone , à partir de la plate-forme , il avait l'in- tention bien arrêtée de n'ériger qu'une tour ou un clocher unique. D'après le plan primitif d'Erwin , il est vrai, et, sans nul doute aussi, d'après le projet de l'ar- chitecte du quatorzième siècle qui, le premier, s'écarta du plan originaire , le portail devait être flanqué de deux tours ou flèches. Mais la tour actuelle et toute la disposition de l'ensemble des parties supérieures du monument font voir suffi- samment, que cette tour, prise à elle seule, constitue une œuvre d'art complète, et que l'artiste qui la créa , se borna à l'adapter aux parties inférieures de \k &çade et à l'harmoniser , le mieux possible , avec l'ensemble du frontispice ; la tour ac- tueQe devait être une tour unique et isolée ; tout le plan de l'architecte était cal- culé là-dessus. Dès -lors, il n'est pas exact de dire que la façade principale de la cathédrale de Strasbourg n'ait pas été entièrement achevée : eUe a été modifiée , à plusieurs reprises, dans son plan d'ensemble, mutilée et transformée durant les constructions; mais, arrivée au point nous la voyons aujourd'hui , on la regar- dait comme étant complètement terminée. Des considérations de tout genre et des données historiques viennent à l'appui de cette assertion.

Digitized by VjOOQIC

12 RElfUE D'ALSACE.

jour en jour» d'année en année , jusqu'à ce qu'un soir , c'était la fête de Saint -Jean -Baptiste de Tannée du Seigneur 1439, la statue de la Vierge, patronne de l'église et de la ville de Strasboui^, couronna la pointe de la flèche, proclamant au loin aux populations frappées d'étonnement et d'admiration, qu'enfin l'œuvre d'expiation et le mo- nument de gloire, entrepris par les aïeux, étaient arrivés à leur terme!

Mais , revenons à nos épitaphes , après cette digressioo trop longue, peut-être, à laquelle je me suis laissé entraîner au souvenir des émo- tions que, maintes fois, j'ai ressenties, en lisant et en relisant le livre des bienfaiteurs de l'œuvre de Notre-Dame.

Toutefois , avant de passer à la seconde inscription , je dois ajouter une observation encore. C'est que l'épitaphe de l'épouse d'Erwin appelle la défunte dame Hiua, c domina Hmai, en allemand du trei- zième siècle ver ou vro (Frau) , nom qui ne se donnait ordinairement, sinon exclusivement , qu'aux dames nobles. Erwin lui-même, dans cette première inscription, est simplement appelé maître Enfrin : ma- gUter Envtnui (i).

L'épitapbe de Husa fut exécutée du vivant d'Erwin. Ce fut lui*méme, probablement , qui la fit sculpter.

Dans sa vieillesse , l'illustre artiste eut encore la douleur de perdre la compagne de sa vie , la mère de ses enfants. Bien des fois , sans doute , il venait sur la tombe de Husa, et son regard s'attachait avec tristesse sur ces lettres gothiques, destinées à rappeler à ses descen- dants la date du décès de leur aïeule commune , et se fixait ensuite sur l'espace vide qu'il avait laissé au-dessous de celte inscription

{*) Une seule des inscriptions qui se trouvaient autrefois à la cathédrale et qui se rapportaient à Erwin , ajoutait au nom de IHUustre arUste Tépittiète d$ Stein- hach : c'était celle , dont il a déjà été question , et que le grand-maltre ayait placée lui-même au portail pour conserver le souvenir du jour auquel il commença la construction de la façade. Dans toutes les autres, ainsi que dans l'épitaphe du fils Erwin à Haslach, Erwin est tout simplement appelé : amagister Erwin u (mattre Erwin).

Au reste, par l'observation que je viens de faire dans le texte, relativement au titre domina^ donné à Husa, je n'entends pas dire que l'épouse d'Enfin ait été une dame noble. La chose eut été possible pourtant , bien que la famille Erwin fût bourgeoise et roturière. Cette particularité, toutefois, est assez remarquable pour mériter de ne pas être passée sous silence.

Digitized by V^OOQIC

ÉPITÀPHE D'ERWIN DE STEIUBACH. 15

funéraire » et que devait un jour occuper sa propre épitaphe. Et alors ses pensées devaient se porter vers le temps, qui ne pouvait plus guère être éloigné, lui-même descendrait dans la tombe et , à la place même il se laissait aller à ces lugubres pressenti- ments, ses cendres seraient confondues avec celles de son amie ! .... En effet, dix-huit mois ne s'étaient pas encore complètement écoulés depuis la mort de Husa , que déjà le sépulcre s'était rouvert et refermé sur le cercueil d'Erwin , et qu'un de ses fidèles tailleurs de pierre inscri- .vit la date de son décès au-dessous de l'épitaphe de son épouse. Quel jour de deuil a être pour Strasbourg celui la grande cloche de la cathédrale, la cloche du Saint-Esprit, annonçait aux bourgeois éplo- rés que l'artiste qui , vivant, avait déjà fait la gloire de leur antique cité, de tout le pays d'Alsace et de l'Allemagne entière, avait cessé de respirer et que son corps allait être confié au tombeau !....

L'épitaphe de Husa prend quatre lignes complètes et ses deux der- nières lettres occupent encore le commencement de la cinquième. C'est à cette cinquième ligne que commence celle d'Erwin lui-même. Cette seconde épitaphe , la plus importante , sans contredit , de toutes les trois, couvre six lignes entières, moins la place que prennent les deux dernières lettres de la première. En voici le texte :

+ ANNO-DO-»l-cèC

XVIII XDI KL FE

BRVARII * MAGR

ERWIN? ' GUBERNA

TOR FABRICE EC

aiE ARGNT T

0 0

(^ Anno domini M CCC XVIII XVI kalendas februarii obik magister Erwinus gubemator fabrice ecclesie argenti" nensis 'J

c Gubemator fabricœ ecclesiœ argentinerisii i : gouverneur, chef, directeur, donc architecte de la fabrique ou de l'œuvre de Véglue de Strasbourg, comme on disait autrefois, c'est-à-dire de la construction de la cathédrale , voilà le titre que l'auteur de l'inscription donne à Erwin(i). Et ce titre de gubemator lui convenait parfaitement; car

(*) Ainsi que je l'ai redit dans une note précédente, les mots fabriea et opus signifiaient primitivement la construction même d'un édifice, en d'autres termes,

Digitized by VjOOQIC

44 REVUE D'aLSàGË.

a implique également qa'Erwin avait été le gouverneur» le chef su- prême des tailleurs de pierre qui » de son temps , étaient attachés à l'atelier de l'œuvre de Notre-Dame ou de la cathédrale; qu'il avait été, comme on dirait de nos jours, en se servant d'une expression impropre , le grand ^maître de la loge maçonnique de la cathédrale de Strasbourg. Pris dans cette acception, le mot latin gubemator, cor- respond tout-à-fait au titre allemand de Hûttenherr ou de Hûuenmeir tter (1). Et, je le répète» ce titre s'accordait parfaitement avec les

l'édiflce même en Toie de construction; plus tard seulement on les employa éga- lement pour désigner les fonds, biens et revenus qui étaient spécialement consa- crés à Texécution de pareilles construcUoos ou à leur entretien après Tachèye- ment, ainsi que l'administration , la gestion ou la recette de ces fonds ; à Stras- bourg on les appliquait même au local , k la maison se trouvait établie cette dernière. Dans l'épitaphe d'Erwin le mot fabrica pourrait être pris dans les deux premières acceptions. Cependant, il parait que Tauteur de l'inscription avait plu- tôt et principalement en vue la construction même, Tédification de la fiiçade, dont Erwin avait été gubemator ou architecte. De son temps , l'architecte de la cathé- drale n'était pas encore appelé magitter operis. Cette dénomination désignait alors encore le receveur. Toutefois, dans un document allemand de 1287, Erwin est déjà appelle WercmeUter, Gela prouve que dès-alors on commençait à regar- der l'architecte comme le maître de l'œuvre, donc de la construction, plutôt que le receveur; et les dénominations diverses dont on se servait, dans la seconde moitié du treizième siècle et dès-avant Erwin , pour désigner le receveur , qu'on appelait tantôt encore magister operis, conune dans les anciens temps, tantôt rector ou proeurator fahricœ, et tantôt appreciator, en allemand lonAerre (payeur), montrent clairement que l'on cherchait alors à éviter d'appliquer le nom de mor giiter operie au receveur, pour empêcher qu'il ne fàt confondu avec l'architecte, et que , dèfr-alors, l'usage parait s'être établi de désigner l'architecte sous ce nom dans la langue vulgahre. Toutefois, comme je l'ai déjà dit, ce ne fut que dans la première moitié du quatorzième siècle que le titre de magiêter operis passa défini- tivement à l'architecte, bien que plus tard on le donnât parfois encore aux rece- veurs des églises et même aux chanoines et prêtres qui, sans être architectes, étaient préposés à la surveillance spéciale des constructions. Mais, à la cathédrale de Strasbourg, le receveur est toujours appelé j>roeurafor, Schafner, à partir du milieu du quatorzième siècle. Un &it digne de remarque , c'est que dans l'inscrip- tion qui se trouvait autrefois à la porte dite Zollthor, érigée vers l'année 1200, Hermannus Àuriga^ l'architecte de cette tour, est déjà désigné comme « magister huius operis ».

(') L'expression française loge est impropre. EUe parait avoir été empruntée à la franc-maçonnerie moderne, avec laquelle l'association ou la confrérie des tail-

Digitized by VjOOQIC

ÉPITAPBE D'BRWHf M STEIMBACH. 15

doubles fonctions qu'Erwin avait exercées à la bâtisse de la cathé- drale et à râtelier des tailleurs de pierre qui Texécutaient d'après ses dessins et sous sa direction.

L*. SCHNEEGANS.

%~ leurs de pierre su moyen-Age n'atait absolament rien de oonunun en Allemagne, ainsi que je Tai déjà dit ailleurs. Le nom proM^nwçon , en aflemand Frehnaurer^ n'a jamais été donné , dans les anciens temps, aux taiHeurs de pierre membres de la confrérie. Le terme même est d'origine moderne. H ne se trouve dans aucun des nombreux documents qui se rapportent aux tailleurs de pierre allemands et à leur confrérie.

Le mot allemand BUUê signifiait d*abord la barraque on construction en poutres et planches, sous laquelle travaillaient les taiHenrs de pierre et qui les abritait. Hiutenherr ou HUtt$nmeUter désignait le chef, Tarchitecte qui dirigeait les ou- vriers réunis dans une pareille Huttes et qui y travaillaient en commun k la con- struction d'une église ou d'un autre édifice. Dans la suite, U arriva avec ce terme ce qui avait eu lieu avec ceux d'opia et de fahrica : on se servit aussi plus tard du mot Batt9f pour désigner, non plus la barraque ou la construction , se te- naient les tailleurs de pierre, mais ces derniers eux-mêmes, mais la communauté des tailleurs de pierre réunis en un corps moral ou juridique. De même aussi le tribunal de la communauté était nommé da$ BUttengerieht. De nos jours, on em- ploie le mot français loge comme synonyme de l'allemand HUtU,

(La fin à la prochcàne livraison.)

Digitized by VjOOQIC

M lUETDE D'àLSAGB.

rUGIDIT nÉDIT

DE L'HISTOIRE DE LtGLISË

ET

DES ÉVÊQUES DE STRASBOURG,

DE L'ABBi €BiNDIDini('}.

M m MSim R DES lETTUS EN MCE AUX ÎI« H UI« SltOBS.

Baudouin ou Baldewin, nommé évéque de Strasbourg, le 23 août 1100» ne tint le siège de cette ville que pendant six semaines » et mourut le 30 octobre de la même année (^). Nous finissons avec lui le livre neuvième de cet ouvrage et l'histoire de l'onzième siècle ; mais nous ne pouvons terminer cet article, sans faire connaître Fétat des

(*) On sait qae l'ouvrage du célèbre historien, intitulé : Histoire de rÉglise et des Évèques- Princes de Strasbourg, publié à Strasbourg en 1776 78 , a été interrompu après le â« volume. Nous devons la communication de ce fragment si important pour l'histoire du développement intellectuel dans notre province, à l'obligeance de M. Ravenez, qui l'a obtenu lui-même d'un respectable ecclé- siastique d'Alsace.

(*) Fragmentum historicum Urstisii, pag. 84 : « Cui (Ottoni argentinensi) n anno 1100 Baldevinus sex tantùm victurus hehdomadas successit. Cui eodem « anno Cuno sueeessit. » Ckronieon Wirxiburgense , apud Baluzium , MUeellan, , tom. !«S pag. 519 : « Fro quo (SoUhone) an. 1100 BaUhuvinut conêtUUur, gui vixit menuet duos et tnoritur. »

Digitized by VjOOQIC

HISTOIHE DE L*ÉGLISE ET DES ÉVÊQÙES DE STRASBOURG. 17

sciences et des lettres en Alsace , dans le cours du même siècle et de celui que nous allons parcourir. Les conciles nous ont déjà fait con- naître la discipline ecclésiastique et les mœurs du temps. Les statuts de révéque Othon ont dévoilé une partie de la législation et des cou- tumes de la province. 11 ne nous reste plus qu'à parler des progrès de la raison et de la littérature. Le dixième siècle » comme nous l'avons dit autre part(i), et^ comme nous avons eu lieu de l'observer de temps en temps, fut l'époque de la barbarie générale. La moitié de l'onzième ne fut guère ni moins stérile , ni moins ténébreuse. Pendant l'autre moitié , l'esprit humain , excité par des événements imprévus et des révolutions , qui le tirèrent de son engourdissement , reçut une impulsion nouvelle : il fit des efforts extraordinaires pour saisir la lu- mière , dont l'éclat commençait à briller. Les mœurs devinrent plus polies, le mépris et le dégoût moins communs.

Plusieurs causes s'étaient réunies à entretenir l'ignorance. La perte des livres qu'avait soufferte l'Alsace dans le temps de l'irruption des Hongrois (^), les différentes guerres de l'empire, les désordres du schisme, la corruption du clergé, l'entreprise même de la croisade, pendant laquelle les évéques quittèrent leurs diocèses et les abbés leurs monastères , contribuèrent à la barbarie : l'ignorance qui régnait alors , était si profonde qu'il était rare de voir des laïcs qui sussent lire et écrire; l'incapacité devint même du bel air parmi plusieurs ecclésiastiques. La noblesse qui devait avoir naturellement plus de goût et d'émulation pour tout ce qui peut élever l'âme et orner l'es- prit, n'avait cependant d'autre passion que pour les armes et pour tout ce qui pouvait faire briller une bravoure aveugle. C'est ce que nous apprend l'historien Wlppon , qui , connaissant les suites funestes de ces désordres , exhortait l'empereur Henri m , à ordonner à ses sujets , qui avaient du bien , de faire apprendre au moins à leurs en- fants les premiers éléments des lettres , et de leur faire connaître les lois du pays. Cet écrivain en rappelle le détail à ce prince dans un panégyrique (^) , qu'il lui présenta pendant son séjour à Strasbourg. Si les nobles du pays faisaient instruire leurs fils , ce n'était que pour leur frayer le chemin aux dignités de l'église. Leur indifférence pour

(*) Tome second, livre 6, pag. 267 et suit.

[*) WipponU panegyricui carminé scriptus ad Henricum III, imperatorem, apud Caniiium lectionum anUquarum, tom. 3, edi(. Basnagii, p. 163 et 167,

i8 REVUE D'ALSACE.

les sciences passa à tous ceux qui leur étaient inférieurs. Se rendre redoutable à ses voisins , se cantonner dans un château pour y exer- cer le pillage et le meurtre (i), briller dans les tournois , c'était là, selon la plupart» le comble de la grandeur, la source du mérite, de la gloire et de la vraie illustration.

Les tournois 9 dont les Allemands attribuent l'invention à l'empe- reur Henri i^' (^ , et qu'on pourrait faire remonter jusqu'à l'an 842 (3), devinrent fort communs pendant l'onzième et le douzième siècles. Ils entraînèrent avec eux tant de désordres, que Saint -Bernard les traita d'inventions diaboliques et d'assemblées maudites (^). Il fallut même que les papes les condamnassent dans leurs conciles généraux de Latran de 1139 et 1179 (^) , comme ils l'avaient déjà été dans celui de Clermont de 1150 (<^). Ces fêtes miliuires, les chevaliers s'as- semblaient à des jours marqués pour faire preuve de leur force et de leur adresse » furent sévèrement défendues, parce que plusieurs d'en- tr'eux n'y. périssaient que trop souvent ou des coups qu'ils avaient reçus, ou écrasés par les chevaux, ou suffoqués par la poussière. Ces défenses , souvent réitérées, n'abolirent cependant pas les tour- nois, La fureur pour ces spectacles guerriers était si grande , que ni la crainte de la mort , ni l'excommunication , ni la privation de la sé- pulture ecclésiastique n'en purent guérir la chevalerie allemande. Les fréquents tournois, qui se tinrent à Strasbourg pendant le trei- zième siècle , ceux de 1230 et 1279 , périrent les deux Landfrid de Landsberg C); celui de Bâle de 1315, le comte de Catzenellen-

(*) Voyez d- dessus pag. ... (Le passage, auquel renvoie l'auteur, n'est pas compris dans le fragment que nous publions.)

(*) Qui les inititua, disent-ils, en 955. Voy. Goldast, Constitui. impérial. , tom. i«r, pag. 211 et tom. 2, pag. 41.

(') Coimne nous l'avons fait voir dans le second volume de cet ouvrage , liv. 5, pag. 160 et soiv.

{*) « Figtnmta diahoUea maledictas iUoi mmdinas , » dans le recueil

des lettres de ce grand abbé, m edit. Mabillanii, tom. 1«S epist. 363 et 376, pag. 326 et 337.

(") Làbbeus, Conciliorum, tom. 10, pag. 999 et 1523.

(*) Baluzius, Miscellaneorum, tom. 7, pag. 74.

C) Landfrid de Landsberg, le père, fut tué dans le tournoi de Strasbourg de 1230 par Egenon , comte de Fribouref , et Landfrid , son fils , fut étouffé dans celui qui se tint dans cette ville en 1279, au rapport de l'annaliste de Colmar, apud Urstisium, pag. 15. -

Digitized by VjOOQIC

HISTOIRE DE L'ÉGUSE ET DES ÉVÉQUES DE STRASBOURG. 49

bogen fut tué par Henri Krafil Waldner de Guebwiller (i) , les ana- thémes prononcés par les évéques de Strasbourg contre les eoclésia* stiques qui assisteraient aux tournois (^, enfin celui, qui rassembla dans cette ville» en Tan 1590, quarante - sept comtes et deux cent cinquante deux gentilshommes (3) , font voir que le goût de la noblesse alsacienne était si décidé pour ces sortes d'amusement, que rien ne fut capable de Fen détourner.

Ce goût tenait à la chevalerie , dont Fempire s'étendait sur toute FEurope, et il s'écoula plusieurs siècles , avant qu'on en fut revenu. Les tournois n'ont même cessé en Allemagne qu'après Fannée 1487. La noblesse y trouvait les moyens de satisfaire à la fois son courage , sa magnificence et sa galanterie. Un gentilhomme n'était estimé qu'au- tant qu'il s'y était distingué ; et pour faire l'éloge d'un brave cheva- lier, on disait de lui qu'il avait fréquenté les tournois. En eflet, si on n'avait pas eu à reprocher à ces jeux guerriers les dangers , les dé- penses, les querelles et les haines , qui n'en étaient que trop souvent la suite , on pourrait dire en leur faveur qu'ils étaient un exercice utile de force , d'adresse et de valeur, et même une école d'honneur. C'était peu pour y être admis d'avoir fait ses preuves de bravoure : il fallait encore être sans reproche , d'une ancienne famille équestre , et n'avoir rien fait d'indigne de son nom et de sa naissance. Comme ces assemUées étaient alors presque la seule occasion qu'eussent les deux sexes de paraître en public , elles ont également servi à polir les mœurs de la noblesse. L'amour et la beauté présidaient à ces fêtes galantes, et les dames y décernaient les prix aux vainqueurs. Le respect

(*] Gomme Fécrit Albert de Strasbourg, m Chronico, pag. 119, ce tournoi de Batle fut tenu en 1515, pour solenniser le mariage du roi Frédéric avec Isabelle, fille de Jacques , roi d'Aragon. C'est de ce Henri Krafft Waldner, que descendent directement les Waldner d'aujourd'hui.

(*) Voyez le concile de Wûrtzbourg de 1S87, cap, 4, aptui Harzheim , concil. Germania , tom. 3 , pag. 727, dont Jean et Berthold , évéques de Strasbourg, re- nonvellèrent les décrets dans leurs statuts synodaux de 1510 et 1345.

(') Leurs noms sont rapportés dans Speckle , m colleetaneis manuteriptis , tom. 1 , fol, 281 et seq, , et dans Senckenborg , Meditationes de jure et historiâ , faâciculo IV » médit. 6, pag, 704 717. On compta dans ce nombre 84 chevaliers de la province d'Alsace , et 69 chevaliers habitant Strasbourg. Ce tournoi se tint, comme l'écrit Wencker, in collectis arctUvi^ p, 256 et seq. , sur le marché aux chevaux , est aujourd'hui la promenade du Broglie.

Digitized by VjOOQIC

SO REVUE D* ALSACE.

de la chevalerie pour Dieu et la religion, ses exploits héroïques qui tiennent quelquefois du prodige , son amour pour l'honneur, et sa rigoureuse délicatesse à le conserver, furent la source d'une infi- nité de vertus sublimes , que nous admirerions encore si nous pou- vions nous dissimuler que ces chevaliers formaient un mélange de grandeur et d'absurdité , de sublime et de ridicule , de réserve et de licence, de religion et de superstition.

L'histoire nous laisse ignorer les noms des nobles alsaciens , qui assistèrent aux tournois de l'onzième et du douzième siècles. Ceux qui sont rappelés dans les catalogues de Rûxner(i), de Modius , son copiste (^) , et de nos généalogistes modernes (^) , sont autant de per- sonnes controuvées, ainsi que les prétendus tournois (^) , doit avoir assisté une grande partie de la noblesse alsacienne. On convient au- jourd'hui que tous ces noms ont été forgés en i566 par l'imposteur Ruxner, qui croyait par l'appât d'une haute antiquité flatter les mai- sons alors existantes en Allemagne ('). Il serait honteux de faire usage

(*) Thumierbuch, imprimé en 4566 à FraDcfort-sur-le-MeiD , fol. 19, 31 , 38, 43, 48, 53, 59 , 65, 71, 76, 92 et 102.

('] Pandectœ tHumphales , tom. 2, imprimé en 1586, pag. 12 , 20, 24, 27, 30, 33, 36, 40, 44, 47, 57 et 63.

(') Tels que sont Herzog, Luck , Buodin , etc. , et tout récemment M. François- Ignace V^oog, maître d'école à Soultz, qui, dans un ouvrage, imprimé à Stras- bourg i*n 1784 sous le titre d'ElsOssische Sehcmbuhne, cite et rappelle pag. 182, 183, 185, 216, 21 8, 223, 236, etc., ces prétendus tournois et les noms des nobles alsaciens qui y assistèrent.

(*) Tenus à Magdr bourg en 938, à Rotbenbourg en 942, à Constance en 948, à Mersebourg en 969, à Augsbourg en 1080, à Gôttingen en 1119, à Zurich en 1165. à Cologne en 1179 et à Nuremberg en 1198.

(') Voyez HuNDius, inprœfat. desBeyrischen Stambuches, Strcyius, m dissert, ds doctis impostorilms, § xlix, pag. 71 , et ce que nous en avons déjà dit au tome second de celte histoire , pag. 161 , note b. Le célèbre iEgidins Tschudy , le père de rhistoire helvétique , qui vivait encore en 1550 , très contemporain de Riixner, a refuté fort au long cet imposteur à la tête d'un des livres de la première partie de la chronique allemande de Suisse. Il y montre Tinexistence de tous ces tour- nois, antérieurs au quatorzième siècle, dont Riixner a donné un prolixe catalogue. ScHQEPFLiN, Âlsat. illtutr. , tom. 2, pag. 685 : <t Ruœnerum impostorem nostra

« œtas eontemnit plerœque illustriores familiœ in originibus suis fabula-

(t sum , veZ etiam mirabile quid ostentant , quod solà traditione aut falsis illis « tomeamentorum indicibus nititur »

Digitized by VjOOQIC

HISTOIRE DE L'ÉGLISE ET DES ÉYÊQUES DE STRASBOURG. 21

aujourd'hui de pareilles pièces (^) , dont la fausseté se prouve non seulement par la propre préface de l'auteur (*) , mais encore par les anachronismes ridicules et singuliers, dont elles fourmillent contre la vérité de l'histoire et de l'art diplomatique. Ce n'est point dans de pareils registres , qui font remonter au dixième siècle les ancêtres de nos anciennes familles nobles de la province ; ce n'est point dans ces traditions suspectes qui font sortir les Andiau et les Rathsamhausen de l'Italie (^), qui donnent une origine romaine aux Berstett(^), qui mettent sur la scène un prétendu Pantaléon Andelado , sénateur de Rome, dont le frère Balthasar, compagnon d'armes de l'empereur Charlemagne est supposé avoir établi la maison d' Andiau (^) , qui par- lent d'un héros , également chimérique , auteur de celle de Waldner, qui fut, en 814, un des généraux de Louis-le-Débounaire (*) ; ce n'est point» dis-je, dans de pareilles sources, dans cet amas de fables in- fectes, que nous irons puiser l'origine de la noblesse alsacienne. Ce sera dans les archives des églises et des abbayes, dans les chartes du tem])s, que nous la découvrirons déjà florissante et illustrée vers la fin du douzième siècle , ou au commencement du treizième, temps auquel les noms de famille commencèrent seulement ù devenir stables et héréditaires. Les maisons nobles qui , par une vanité peu délicate, veulent chercher leurs ancêtres dans des siècles plus reculés, n'ajou- teront rien à la vérité, ou à l'illustration de leur naissance. Celles de cette province n'ont pas besoin d'une origine chimérique : elles ont des titres d'honneur et d'ancienneté bien plus précieux que ces lon- gues et fausses généalogies , dont on pourrait flatter leur orgueil.

{*) « Effictos hastiltjuiiorum indices prœterimus silentio » , dit Schqepflin , AU. UUittr. , tom. 2, pag. 695, qui dit autre part, pag. 476, 609 et 619, que ces re- gistres sont ùux et febuleux , et que leur auteur ne mérite aucune croyance.

(*) Rflxuer prétend , foL 1 , a^oir trouvé l'histoire suivie des tournois dans un ancien manuscrit de Magdebourg, écrit en langue saxonne, qu'il fit traduire en allemand , par Jean Kircbberg , chapelain de Tarchevèque de cette ville ; mais ce qui dévoile son imposture, c'est l'aveu qu'il fait, d'avoir jeté au feu ce manuscrit original , pour en dérober la connaissance à la postérité.

C] Suivant la chronique mss. d'Alsace , écrite au milieu du quinzième siècle , par Pierre Herman d' Andiau , citée dans les mss. du généalogiste Luck.

{*) Hertzog , ElsiUsitche Chronik, lib. 6, pag. 222.

(') Tradition de la maison d'Andlau.

(•) Heiss , Histoire de l'Empire , cité par M, de la Ghenaye , Dictionnaire de la noblesse, tom. 12, pag. 815.

Digitized by VjOOQIC

22 REVUE D'ALSACE.

c 0 rois 9 s'écrie Moreau(0 en parlant de ceux qui voulaient faire remonter la race capétienne à celle de Charlemagne il est beau de descendre de Saint - Louis : mais il est encore plus glorieux de Timi- ter. 1 0 nobles, nos compatriotes pourront nous dire également : il est beau de descendre d'aïeux anciens , illustres et titrés ; mais il est encore plus beau de les imiter dans leurs vertus religieuses, militaires et civQes.

L'influence que les tournois eurent sur les mœurs des siècles que nous parcourons se répandit particulièrement sur la musique et la poésie nationale , tant par le nombre des jongleurs ou ménétriers, qui se trouvaient à ces fêtes guerrières , que par les poésies de Jf m- netingerê ou Trouvèrres allemands , qui chantaient les prouesses des vainqueurs. Nous avons déjà eu occasion de parler ci-dessus des pre- miers et du mépris dans lequel ils tombèrent insensiblement (^). Les Minnesingerê^ qui font remonter leur origine au règne de l'empereur Othon !•', et au milieu du dixième siècle (^) , ia doivent plus vraisem- blablement aux croisades. Celles - ci perfectionnèrent également les lettres , les langues et les connaissances, comme nous l'avons remar- qué ailleurs. Les croisés qui ne périrent pas dans ces saintes expé- ditions , respirèrent l'air de la voluptueuse Asie , et en rapportèrent des idées et des sensations jusqu'alors inconnues. Ils introduisirent

(') Discours sur Thistoire de France, tom. 13, pag;. 214.

(') Voyez d -dessus, pag. ... (Le passage, auquel renvoie l'auteur, n'est pas compris dans le fragment que nous publions.)

(') On conserve dans la bibliothèque publique de la ville de Strasbourg les re- gistres des anciens Meistersàngers de cette ville , leur confrérie subsista jus- qu'à la fin de l'année 1780. Suivant ces registres, cités par Schilter , in Glossor rio teutonicoy pag. 88 et 89, ils obtinrent, en 960, de l'empereur Othon !«' des privilèges, qui leur fuient confirmés, en 964, par le pape Léon viii. Ils ajou- tent que ce même prince leur fit présent d'une couronne d'or, qu'ils conservèrent longtemps dans leur salle d'assemblée. Mais on ne peut faire un grand fond histo- rique sur de pareils registres, qui ne furent recueillis qu'en 1597, et cela par Martin Giimpel et George Burkhart, gens de métier, dont le premier était pelle- tier et le second tailleur. Cyriaque Spangenberg , auteur d'un ouvrage mss. in-fol. , intitulé : Von der edlen undt hoehber. Kunst der Musiea , unnd deren Ankunft, ÏAih, Nutz unnd Wirkung, auch tvie die Meiatersànger auffkommen, écrit en 1578, qui se trouve aujourd'hui dans la bibliothèque protestante de Strasbourg, et cité par Schilter, Hb. cit., pag. 89, fait descendre les MeistersUnger d'un ancien Barde celtique , qui vivait du temps d'Abraham.

Digitized by VjOOQIC

HISTOIRE DE L'ÉGLISE ET DES ÉVÉQUES DE STRÀSBOUBG. 25

un certain esprit de chevalerie, qui leur inspira le sentiment tendre et délicat de la galanterie ; ces pieux argonautes firent connaissance pendant leur pèlerinage avec des peuples plus cultivés. Leur commerce commença alors à polir les Allemands ; et nous trouvons que , dès la fin dn douzième siècle , l'amabilité» l'art de plaire et les talents poéti- ques devinrent pour la jeune noblesse une partie aussi essentielle d'éducation , que le courage dans les combats et l'adresse dans les tournois. Les chevaliers amoureux et galants se défirent de la barba- rie et de la rudesse des mœurs qui avaient caractérisé leurs ancêtres. Leur courtoisie se répandit dans tous les états : elle pénétra même dans les monastères , la dévotion prit la forme d'une espèce d'amour divin y qu'adoptèrent les contemplateurs mystiques » et auquel la froide scolastique ne céda le pas qu'avec regret. Nous en avons un exemple dans une savante Alsacienne, Herrade de Landsberg, abbesse de Hohenbourg, que nous ferons connaître plus particulièrement, dont les rimes latines sur l'amour de Dieu empruntent toutes les expres- sions de l'amour profane , et dont les vers nous retracent l'élocution d'une femme aimable , nourrie de la fleur des belles-lettres.

La poésie provençale qui occupait dans ce siècle la plupart des troubadours français (<) , passa bientôt dans toute l'Europe. L'empe- reur Frédéric Barberousse , qui la cultiva lui-même (2) , introduisit dans ses états les cours d'amour (3), et y attira plusieurs poètes pro- vençaux, qui inspirèrent en Allemagne le goût -de la poésie erotique. Ce goût fit ses premiers progrès en Souabe et en Alsace , dont Fré- déric était duc , et il possédait une grande partie de ses domaines. Les poètes allemands commencèrent alors à consacrer par leurs vers l'époque de cette révolution , qui dura près d'un siècle et demi , depuis 1170 jusque vers l'an 1330. Ces nouveaux poètes prirent le nom de Minnesingers (*) , c'est-à-dire, chanteurs d'amour , parce que le but

(') Voyez V Origine dei Jeux floraux, liv. 1«% pag. 25 et soiv.

(*) NoSTRADÀiius, Vies des plus célèbres et anciens poètes provençaux, p. 16, et Pasquier, Recherches de la France, Uv. 7, c. 4.

(') Don RfTET, Histoire littéraire de la France, tom. 9, p. 177.

{*) Minna ou Minne est un ancien mot tudesque , rappelé dans le serment alle- mand du roi Charles-le-Ghauve , prononcé à Strasboni^ en 842, qui correspond au mot moderne d'amour. Voyez : Pièces justiflcatiyes, num. 116, pag. ccxvui. Les Français en ont tiré les termes de mignon , mignard , mignardise , et les Flamands ceux de mtnfMn , aimer, et de hemnde , amant.

Digitized by VjOOQIC

24 RE\XE D*ALSAGE.

principal de leurs vers et de leurs chansons était l'éloge du beau sexe et de ses attraits. Habiles dans l'art de peindre leurs sentiments, ils retraçaient dans leurs rimes les plaisirs et les peines » les transports et les tourments de l'amour. Cette période nous offre un grand nom* bre de poèmes tendres et naïfs » qu'on lirait encore aiyourd'hui avec plaisir , si l'on pouvait se familiariser avec le langage allemand de ces siècles. Nous remarquons entr'autres dans le recueil des poésies eroti- ques d'Allemagne, qui se trouve à Paris parmi les manuscrits de la bibliothèque du roi (>) , plusieurs chansons dans lesquelles il règne une douceur, une délicatesse , une fleur de volupté , si nous osons nous exprimer ainsi , qui les mettent presque de pair avec Anacréon. Mais les mœurs et la langue ayant depuis changé , il n'est pas possible d'apprécier a¥ec une sensibilité désintéressée les grâces naïves des muses tudesques et les charmes qu'elles pouvaient alors laisser dans l'esprit de leurs lecteurs. Le grand défaut des poésies des ifinnem- gerê est la fade monotonie de leur siyet. La plupart se sont assujettis au même modèle : presque tous n'offrent que de tristes supplications à leurs belles , presque tous ne parlent que du printemps, des fleurs , de la verdure , du ramage des oiseaux , etc. Il semblerait qu'il y avait alors un cadre général , dans lequel tous ses poètes enchâssaient leurs vers. Ce qui est même étonnant , c'est qu'on ne trouve dans tout ce recueil aucune chanson de table , quoiqu'il soit constant que le vin formait dès-lors une des passions favorites des Allemands (^). Toutes

(') Ce manuscrit qui renferme les vers de cent quarante -quatre Minnesingers , dont la plupart étaient nés dans les pays de Tanden duché de Souabe et d'Alsace , est du commencement du quatorzième siècle et coté num. 7266. Le P. de Mont^ (kucon a dénaturé sa notice au point de la rendre méconnaissable , en Tannonçant dans sa Bibliotheea Hbliothecarum , mss. , tom. 2 , pag. 788 , sous ce titre : An- cienne chronique en Allemand avec figures. Mous avons fait connaître pins parti- culièrement ce manuscrit, sa forme, ses miniatures et ses différents possesseurs dans un mémoire , inséré dans le Journal littéraire de Nancy, année 1782, t. vu, num. 7, pag. 547—354. MM. Breitinger et Bodmer, professeurs de Zurich , y pu- blièrent, en 1758 et 1759 en deux volumes in-4o, une édition complète de ce recueil de Minneeingers , sous le titre de Sammlung von Minneeingem aus dem schwàbiichen ZeUpunkte, CLXDiehter enthaltend.

(*) Les Allemands ont été de tout temps de grands buveurs , et pour me servir des expressions d'un de leurs poètes : Bruchius, lier. , pag. 405 : « niic nobilitae œtemo notnine digna a Exhaurire cadoe , ticcareque pocula langa, »

Digitized by VjOOQIC

HISTOIRE DE L'ÉGLISE ET DES ÉVÊQUES DE STRASBOURG. 2o

ces poésies sont , il est vrai , du même ton et d'une même couleur ; nul contraste I nulle variété. Les roses, les perles, les cheveux d'or, des eaux douces, fraiches et limpides, l'ombrage, les collines, les rives , les grottes , les fontaines s'offrent presque à chaque vers. Mais malgré tons ces défauts , les Minnesingeri ne laissent pas de mériter de grands éloges. Us créèrent des expressions et des images ; ils dé- terminèrent la forme poétique de la langue allemande, ils surent même parler quelquefois le pur langage du cœur et de la passion. Ardents, mais délicats, passionnés, mais chastes, ils savent donner à leurs peintures les attraits des plus voluptueuses, sans faire rougir la pudeur. Ce furent particulièrement les pays formant l'ancien duché de Souabe et d'Alsace , qui fournirent la plus grande partie de ces poètes.

Les Mhmeimgers jouissaient dans leur patrie des mêmes honneurs et des mêmes distinctions de la part des princes et des grands , que les troubadours en France. Ils parcouraient les châteaux : les pièces de vers qu'ils y récitaient ou qu'ils y chantaient, les faisaient recevoir avec empressement par les seigneurs , et surtout par les dames. Le plaisir de les entendre fit naître l'idée de les imiter. Les savants s'en firent un délassement, et bientôt les hommes les plus distingués par leur naissance et leur génie, animés du même esprit, aspirèrent à une gloire égale. On vit des rois , des princes , des ducs , des évêques et beaucoup de seigneurs de moindre rang, des moines même 0) , marcher sur les traces des poètes de profession et souvent les effacer. Le pâmasse allemand compte dans le nombre de ses cantadours l'em- pereur Henri vj , 6ls de Frédéric Barberousse ; le malheureux Conrad ou Conradin , si fameux par sa fin tragique ; Wenceslas iv , roi de

Od peut remonter jusqu'à Tacite, De Germania, cap. 22, qui en pftrle ainsi : ce Diem noctemqtts eontinuare potando nuUi probrum, » Les Grecs , sous Tempe- reur Othon i«', et les Italiens, jsous Tempereur Henri iv, n'avaient pas d'autre opinion des Allemands , comme le prouvent les passages de Luitprand , in Legor tûme ad Nieephorum apud Muratori^ in seriptoribus rer. italic. , tom. 2, p. 480, et du moine Donizon , in vitâ Mathildis, cap, 1 apud eundem , tom. 5, pag. 570. Les empereurs de Germanie, ayant leur couronnement à Rome, étaient obligés de promettre la sobriété. Genni, Monument, dominât, pontif. , tom. 2, p. 263.

(*) Gomme Eberhard de Hohensax, de Tordre de Saint -Dominique, dont on trouve les vers dans le Recueil des Minnuingcrs^ tom. i«', pag. 28, sous le nom de Bmder von Sax , ein Brodier.

Digitized by VjOOQIC

26 REVUE D'ALSACE.

Bohême; Othon, margrave de Brandebourg; Henri, mai^rave de Misnie; Henri, duc de Breslau (i) ; Henri, ducd'Anhalt; Jean, duc de Brabant; Rodolphe, comte de Neufchâtel; Frédéric, comte de LiDange(^), etc.; tous noms fameux dans l'histoire d'Allemagne et dans les fastes du treizième siècle. L'Alsace reconnaît parmi ses Min- neiinger» le seigneur de 61iers(3), Hesson de Reinach, Frédéric de Haus, Wachsmut de Mulnhausen, Gœslin d'Ehenheim, Walther de Brisach , Godefroi de Strasbourg et Cunon de Rosheim (^). Mais comme leurs poésies sont postérieures à l'an iâOO, nous nous réservons de les faire connaître dans leur temps. C'est aussi aux Umnesingers qu'on doit le théâtre allemand (^). Il parait que , dès la fin du douzième siè- cle , on jouait des comédies profanes : Henri , évéque de Strasbourg , dans un discours qu'il adressa, en 1188, aux seigneurs de l'empire , assemblés par l'empereur Frédéric dans sa ville épiscopale (^) , leur reproche l'attention qu'ils portaient plutôt aux jeux d'un bouffon ou aux représentations d'une fable théâtrale qu'à la parole de Dieu (7). l\ y avait cependant dès -lors en Allemagne des drames sur des scyets de piété. Dom Pez (^) assure en avoir trouvé plusieurs de cette espèce du douzième siècle. H n'a cependant jugé à propos d'en publier qu'une seule (^) , et celle-ci ne fait pas regretter le silence qu'il a porté sur les autres.

{*) Les poésies de ces six premiers princes, qui commencent le Recueil des Minnennger» , pag. 1 15, sont discutées dans un mémoire de M. le baron de Zurlauben, lu le 9 mars 1773, dans une assemblée de TAcadémie des belles- lettres de Paris, et inséré dans le 40® volume de ses Mémoires, p. 154 et suiv.

(") Voyez le Recueil cilé, pag. 6, 7, 8 et 14.

(*) C'est peut-être Btchardtu de Glien, rappelé dans une charte dUlricfa, comte de Ferretle, de 1233, apud Hergott, Geneal. Habsburg, t. â, p. 249.

{*) Leurs poésies se trouvent dans le même Recueil, tom. 1«% pag. 42, 90, 91, 178 et 192, et lom. 2, pag. 95 , 183 et 207.

(') Gomme le remarque feu M. Rioooboni, dans YÀrt du Théâtre, imprimé en 1750.

(*) n est inséré dans les Lectiones antiquœ de Ganisius, t. 3 , part. 2 , p. 502 , édit. Basnag.

C) <c Veitrwn utique auditum mimus aUquis , eeu fabula theutralis démukendo allieeret , et verba Dei vo$ non sapiunt* »

(*) Ànectodorum , tom. 2 , Dissertât. , pag. 53.

(•) Ibidem tom. 2, part. 3, pag. 186 197,

Digitized by VjOOQIC

HISTOIRE DE L'ÉGLISE ET DES ÉVÊQUES DE STRASBOURG. 27

Les poésies des Mimmagerg se chantaient : c'est ce qui contribua à dénaturer la musique d'église qui , dès -lors, commença à devenir un chant efféminé.' Saint -Bernard {}) se plaint que la gravité de l'an- cienne musique avait dégénéré à force d'art en une mollesse plus propre à exciter des sensations agréables par des sons flatteurs, qu'à élever les âmes à Dieu et à nourrir la piété. Dans le même temps , les clunistes [étaient accusés d'user de certains jus pour adoucir la voix, en la rendant plus aiguë et plus flexible (^).

Le plain-chant , ce reste bien défiguré , mais bien précieux de Tân- denne musique grecque (3) , dont il nous a conservé quelques débris que nous possédons sans le savoir, était alors usité dans l'église sous le nom de chant ronuàn ou grégorien. Particulièrement cultivé dans la célèbre abbaye de Saint -Gall (^) , il passa de dans le reste de l'Allemagne et dans presque toute l'Europe ('). Le chant grégorien fit également des progrès en Alsace , lorsque Victor , religieux de Saint -Gall, fut placé sur la fin du dixième siècle à la tête des écoles de Strasbourg. Ces poètes allemands du douzième et du treizième siècle composaient les airs de leurs chansons sur le ton du même chant : souvent même ils ne faisaient que parodier les hymnes d'église.

L'onzième siècle fut particulièrement celui la musique fut le plus cultivée. Le traité que Boéce fit dans ce genre (<^), est compté dans le nombre des manuscrits que Wérinhaire P' , évéque de Strasbourg , légua à la bibliothèque de son église Q). 11 y avait alors , dit Dom

(«] ETpiitola 598, tom. 1<», édit. MabiU. , pag. 5S7.

(*) Voyez Martenne , Aneedot, , tom. 5 , pag. 4586. On trouve dans les Scrip- toreê eeeUitoitiei de MuHcà , publiés par Dom Gerbert , tom. 2 , pag. 278 , entre les fragments que Gerland, chanoine et écolàtre de Saint- Paul de Besançon au douzième siède donna sur la musique , des recettes d'apozème et d'électuaire ad foo0m elarifieandam.

(') Gomme le remarque J. J. Rousseau, dans son Dictionnaire de Musique, art plain-chant.

{*) Voyez Dom Gerbert, De eantû et muticà saerà , tom. i*^, liv. 2, part, l^^, cbap. i«r, pag. 274 et suiv.

(') Gomme le prouve un passage du moine Ekkehard, In Vitd l^eati Notkeri, inter aeta S, S. Bollandiana, tom. 1 Âprilit, pag, 582.

(*) Musiea Boftcii.

Ç) WDffHEUNGius , De Epiée. Argent, , pag. 40.

Digitized by VjOOQIC

28 REVUE d'alsace.

Rivet (1), presqu'aatant de déshonneur parmi les gens de lettres à ignorer la musique , qu'il y en aurait aujourd'hui parmi les personnes de quelque naissance à ne savoir ni lire , ni écrire. On l'enseignait dans toutes les écoles , et tous les savants Tétudiaient. Plusieurs même s'y rendirent habiles. Tel fut l'Alsacien Brunon , élevé en i048 sur le siège de Rome y sous le nom de Léon ix , dont nous avons déjà fait connaître les talents pour la musique , et qui ont fait dire à un auteur moderne (^) , qu'il éclipsa dans cet art tous ses contemporains. Tels furent encore Saint-Guillaume , qui fut élu abbé de Hirsauge en i069 , et le bienheureux Théotger, évéque de Metz , son disciple, tous deux auteurs de traités sur la musique , qui doivent le jour aux soins du savant abbé-prince de Saint-Biaise (3). Les historiens contempo- rains (^) vantent les connaissances particulières que Guillaume avait acquises dans la musique et les découvertes qu'il y fit. Son ouvrage, écrit en forme de dialogue ('), a cela de particulier dans l'explication des douze tropes , quelle parait ajouter quatre nouveaux tons aux huit usités de son temps , et qui restent encore aujourd'hui dans le plain-chant (®). Théotger, fils de Folmar m , comte de Metz H, fit ses premières études en Alsace auprès du fameux Manegold , dont nous allons parler incessamment. Il embrassa ensuite l'état religieux dans

('] Histoire littéraire de la France, tom. 7, pag. 143.

(*] M. De la Borde, Essai sur la musique ancienne et moderne, t. 3, p. 599.

(') Dans son Recueil , imprimé en 1784 en trois yolumes in-4o, sous le Utre de Scriptores eccleHastici de Musicà.

(*) Bertholdus Gonstantiensis, apud UrstiHum, tom. 1, pag, 364, et Hegmo, In vità 5. Wilhelmi , apud Mabillonem , in actû S. S. , âœeuli 5 , part, 2 , p, 726.

C) Dom Gerbert Ta publié, tom. 2, pag. 154—182, d'après un très beau ma- nuscrit du douzième siècle , qui avait passé de l'abbaye de SaintrGeoi^e de Willin- gen dans celle de Saint-Biaise , et qui périt en 1768 dans l'incendie de cette der- nière.

(') Explication qui parait avoir donné lieu au livre que Henri Glaréan publia sous le titre de Décacorde; du moins, il y mit le système de Guillaume de Hir- sauge , dont il avait vu le manuscrit dans l'abbaye de Saint-George.

C) Trithème, Annal. Hirsaug., tom. 1«S pag. 282, dit que Théotger était d'une basse extraction ; ce qui est contraire au témoignage de Medrisse , Histoire des Ëvèques de Metz , liv. 3, pag. 390, et de l'auteur contemporain de la vie de ce prélat, cité par Dom Mabillon , Annal. Benediet. , tom. b, Ub.l , num, 114 , pag. 277, qui assurent qu'il était frère de Folmar, comte de Metz.

Digitized by VjOOQIC

HISTOIRE DE L*ÉGLISE ET DES ÉVÊQUES DE STRASBOURG. 29

Tabbaye de Hirsauge, Tabbé Guillaume le chargea de corriger les fautes que la négligence des copistes avait laissées dans le texte des livres de l'ancien et du nouveau Testament (^). Placé en i088 sur le siège abbatial de Saint -George dans la Forét-Noire, il rétablit et ré- forma plusieurs monastères du diocèse de Strasbourg (^), Élu évéque de Metz en 1H7, il finit ses jours à Cluni , le 29 avril 1120 (3).

Comme nous aurons lieu de parler ailleurs plus amplement de Théotger , de ses vertus et des liens particuliers qui attachent l'histoire de ce saint prélat à celle de l'Alsace , nous nous contenterons d'ob- server que Trilhème(^) lui attribue plusieurs ouvrages, entr'autres des commentaires sur les psaumes, plusieurs lettres spirituelles et des conférences ou homélies pour l'instruction des religieux. Mais aucuun ne nous est parvenu , à l'exception de son traité de musique (')» il parle avec délicatesse , au rapport de l'anonyme de Môlk (^) , de l'invention de cet art , de ses nombres et de ses proportions (^). Ce traité s'attache cependant davantage à la théorie qu'à la pratique (^).

(') TRrrHEMius, tom. etpag. cit.

{*) Entr'autres ceux de Saint -Marc, près de Rouffach, de Graufithal, de Hon- court et de Gengenbach , comme nous récrirons autre part.

(») Trithemius, pag, 287, et Màbh^lon, tom. 6 , Ub. 73, num. iiÀ^pag. 54 etS5.

{*) Tom. 1«S pag. 282.

(•) Dom Gerbert a publié l'opuscule entier de Théolger, tom. 2, p. 182—196, d'après le manuscrit de Saint-George, Tbéotger avait élé abbé, le même se trouvait celui de Guillaume de Hirsauge. 11 l'a conféré avec deux autres manuscrits , l'un de l'abbaye de Tegemsée en Bavière, et l'autre de celle de Saint-Pierre dans la Forèt-Noire. Cet ouvrage commence ainsi : « Incipit musica Theotgeri, » On lit à la fin du manuscrit qui se trouve dans la bibliolhèque de Saint-Pierre : « qui me seribebatt Dieterui nomen habebat. »

(•) De seriptoribus eecUtioiticis , cap. 109, in bibliothecà Fabricii, p, 157.

Ç) L'ouvrage de Théotger traite du monocorde , de sa mesure et de ses divi- sions, du ton, du sémi-ton, des modes, des proportions , du tétracorde (qui était dans la musique ancienne un ordre , un système particulier de sons, dont les cor- des extrêmes sonnaient la quarte), du diapente ou quinte, du diapason (par le- quel on exprimait la consonnance de l'octave) , du diatessaron (nom que les Grecs donnaient à l'intervalle que nous appelons quarte) , des tropes ou modes, du ton authentique, du ton plagal, etc., etc.

(*) Gomme l'a déjà remarqué H. l'abbé Lebceuf, Dissertation sur l'histoire ecclé- siastique et civile de Paris, lom. 3, pag. 12o.

Digitized by VjOOQIC

30 REVUE D'ALSACE.

Théotger y recommande particulièremept la gravité dans le chant (i), et parait désapprouver ces musiques efféminées et légères, qu'on a introduites dans quelques églises sans convenance et sans respect pour le lieu qu'on ose ainsi profaner. Il a fait précéder son traité d'une courte préface (^) , dans laquelle il regarde Pythagore, comme le premier inventeur de la musique chez les Grecs(^)9 et Boece , comme un des principaux de ceux qui la firent connaître chez les Latins. Théotger loue aussi dans cette préface la découverte heureuse de Gui d'Arezzo (^). Ce dernier qui vivait au commencement de l'onzième siècle (') y et qui était religieux bénédictin if) , inventa les lignes , les portées , les clefs et ces signes particuliers qui , qualifiés aiyourd'hui du nom de noieiÇ})^ sont devenus la langue musicale et universelle de toute l'Europe.

La musique, dont on faisait assiduement des leçons dans les écoles épiscopales et monastiques, formait une partie du second cours d'études qu'on y enseignait alors; Les savants de ce temps ne con- naissaient dans la littérature profane que sept sortes de facultés, dont

(') Pag. 186 : « Proportionalit prœrogativa gravitatis eommendata est nobU^ «c maturœ auetoritas gravUoHs et decorœ probit€U honeftaiiSt quœ semper preB- « habenda est levitati garruUtatis et lascwiœ exuUcOioms, » Et pag. 188 : a Ut « etiam hoc modo admoneamur contemnere pueriUm levitatem garruUtatis , et « adamare virilem dignitatem gravitoHs, »

(') Cette pré&ce se trouve aussi dans Dom Pez , In Thesauro anecdot, , tom, 4, IHssertationis isagogicœ, pag» IX.

(') Les Grecs font honneur de la musique à Pytliagore, qui la trouva, disent- ils , en entendant le son produit par les marteaux des forgerons. Il est plus rai- sonnable d'attribuer cette découverte à Jubal qui, selon MoiSE, Genesis, cap. 4, V. 21 , fut : «c pater canmtium cithare et organo», et qui devait souvent entendre le bruit des marteaux , puisqu'il était frère de Tubalcain , qui fut « malleator in cuncta opéra œris et ferri, »

{*) « Monachus Guido veri extitit vocum indagator diligeniissimus et commen- «c dator traditorque cerlissimus. »

{*) Ses ouvrages se trouvent insérés dans les Scriptores ecclesiastici de Musicà , lom. 2, |)a^. 1 —61.

(*) Les auteurs des Annales des Camaldules, tom. 2, pag. 43, croyent que Gui d'Arezzo mourut abbé d'Avelane. ns ajoutent qu'on voit encore son portrait dans le réfectoire de cette abbaye avec ces mots : « Beatus Guido Aretinus inventor <c musicœ. »

(^) Voyez Gerbert, De Cantu et llfusicâ sacra , tom, 2, pag. 42, 45, 46 el 61.

Digitized by VjOOQtC

HISTOIRE DE L'ÉGLISE ET DES ÉvAQUES DE STRASBOURG. 54

fis {Usaient deux dÎYers cours d'études. Ils donnaient à Tun le nom de trhnum et à l'autre celui de quudrivium (i). Le premier de ces cours comprenait la grammaire , la dialectique et la rhétorique : le second embrassait les quatre arts libéraux , nommés l'arithmétique, l'astro- nomie , la géométrie et la musique. C'est le premier vestige que les écoles du temps nous offrent de cette étude , à laquelle on s'appli- quait après le trivium. Brunon y étudia aussi la langue grecque. Il la cultiva même, lorsqu'il fut élevé à la papauté, et sur la fin de ses jours il lisait encore , dit Wibert son historien , l'écriture sainte en cette langue pour ne pas oublier ce qu'il en savait ('). Ce détail fait voir que les écoles de Toul étaient fameuses dès le commencement de l'onzième siècle. Les nobles alsaciens y envoyaient leurs enfants, ainsi qu'à Lnxeuil (^) , et la doctrine et la manière d'enseigner du moine Constance , mort vers l'an i0i5 , rendirent célèbres les études de cette abbaye (^). Les habitants de Strasbourg regrettèrent longtemps ce savant religieux. Il avait transcrit en 1004 , par ordre de Hilon son abbé , la traduction latine d'Euclide , faite par Boêce , dont Werinhaire , évéque de cette ville , déposa un exemplaire dans la bibliothèque de sa cathédrale (').

(') Jban vr Sarisbiirt, Metalogicui , lib. 1 , cap. 12. —Voyez les disserUtions de M. rabbé Lebœuf sur THistoire eodésiisiique et civile de Paris, t. 2, p. 45, 69,80,87,89,95, 105 et 110.

(') Apud MabiUonmn, in AeiU SS. ord. S. Bentdicti, tom. IX, smcuU 6, part. 2, pag, 75, et apud Hm$eh9nium, p. 664 : nlllud etiam erat in eo mirœv- « dum, quod uUrà quinquagmarius tanto fervebat studio , ut divinarum Isetio- « non seripturarvm greeo adisceret eloquio, »

(') MijnxoN, Annales Benedict., tom. 4, Ub. 54, pag. 54, et Don Rivet, Histoire littéraire de France, tom. 7, pag. 32.

{*) Selon l'Éloge des hommes illustres de Tabbaye de Luxeuil , par Dom Hilaire

Goolon, écrit an commencement de notre siècle , dont le manuscrit est conservé

dans la bibliothèque de la même abbaye, pag. 330, Constance mourut vers Tan

1022. Le moine Gedin , confrère et disciple de Constance , en déplorant sa perte

dans une prose rimée de trente strophes, apud Mabilhnem, Veter, Analeet ,

tom. Z, pag. 538, primœ edit. et tomo tmico, pag. 218, secundœ edit, s'exprime

ainsi:

« Jam monrore fatigata luget urbs chrysopolis :

« Tangunt eœlum Strasburgenses questibus diutinis. »

{*) Ce manuscrit se trouve aujourd'hui dans la bibliothèque de Berne sous le

tritre suivant : «lAnicii ManUi Severini Boëtii, artis Geometriœ et Arithfneticœ

Digitized by VjOOQIC

52 REVUE D^ALSàCE.

Les ouvrages de Boêce formaient pour la {[éométrie et la musique les livres élémentaires de la bibliothèque de cette église, ainsi que ceux de Saint -Jérôme, Saint -Augustin, Saint- Ambroise et Origène pour la théologie, d'Eusèbe, Orose, Isidore et Grégoire de Tours pour l'histoire ecclésiastique, d'Aristote et de Béda pour la philoso- phie , de Lucain et de Prudence pour la poésie. -Ces livres du moins sont inscrits dans le catalogue des manuscrits , qui formaient vers Tan iOiS , la bibliothèque de la cathédrale de Strasbourg (^). Ses écoles établies au dixième siècle par les évéques Othon (^) et Erchambaud , remises en vigueur par Wérinhaire p% dans le commencement de l'onzième siècle, comme nous en avons déjà parlé, plus en détail, continuèrent d'être renommées par l'habileté et la réputation des maîtres qui y enseignaient. C'est de cette école de Strasbourg que sortirent deux personnages célèbres, Gebhard, comte d'Urach , et Saint-Brunon. Le premier, chanoine de la cathédrale , élevé en 1105 sur le' siège de Spire, se rendit fameux par son savoir et son élo- quence (3). Le second, qui mourut en i088, évéque d'Osnabriick, devint recommandable dans la Germanie par ses vertus et ses talents (^).

libri quinque ab Eticlide translati de grœco in latinum, Oo y lit cette ioscription : <c Ego Constantitu peceator et indignus tacerdos sancti Pétri Lturoweruis Cmno- « bii icripsi cul serviendum ei hos libros Boifcii de geometriâ diebus tantum urir R decim infra Idus Junii et VI kal. Julii an, M. IV àb incamationê Damtnt, (t eonversioniê autem nostrœ secundo , prœcepto pii Patrie Milonis. Sit ergà utentt « gracia, scriptori venia, flraudatori anathema. » La fio da manuscrit porte la signature suivante : « Werinhariue Episcopus dédit sanctœ Mariœ. u

("*) Pièces justificatives, num.

(*) Voyez le tome second de cet ouvrage, livr. 6, pag. 335 et suiv.

(') (c Argentinensis Ecclesiœ Canonicue, nobilissimis ortu natalibue vir

ff prœpollens quàdam acris ingenii constantià , scientiœ et eloquentiœ prœroga- « tivà », dit de lui Hegmon , auteur de la vie de Saint -Guillaume , abbé de Hirs- auge, apud Mabillonem, in Actis 55. ord. S, Benedicti sœculi 6, part. 2, t. 9, pag. 728.

(*) NORBERTUS, Abbas Iburgensis , in vitâ S. Bennonis, Episcopi osnabrugen- sis, cap, 3, apud Eccardum in corpore hittorico medii œvi, tom, 2 , pag. 2163 : R Bennenem puerum in Argentina ciifitate, quœ alto nomine Strasburg appella^ « tur, cuidam magistro literali imbuendum scientia tradiderunt parentes, ubi ff quantiim per divinam gratiam profeeerit , ingenioque et scientia transcenderit, « facile advertuntj qui ejus industriam aliquanto simul conversandi eœperi- a mento noverunt. »

Digitized by VjOOQIC

DE L'histoire de l'église et des évêques de Strasbourg. 35

Cette école fonna aussi plusieurs sages et savants évéques de Stras- bourg y entre lesquels il faut distinguer Brunou de Hobeuberg , dont nous parlerons plus particulièrement dans le livre suivant de cette histoire, dont les auteurs contemporains (0 vantent le génie, l'élo- quence et la sagesse , et que des biographes modernes (3) placent dans le nombre des prélats , qui illustrèrent les lettres au commencement du douzième siècle.

(*) Gerhohus, lAb, de glorià et honore fiUi honfUnU, cap. 12, apttd Pexium, in thêsauro aneedot. , tom, 1 , part. 2, pag, 220, et Andréas, in vità S. Ottonis Episc. Bamherg. , lib, i , cap, 44, apud Ludowig in seriptor, ter. Epiic. Bamb. , tom, 1 , pag, 455.

(') Dom Clément et Dom Glemencet, religieux bénédicUns desblancs-nuinteaiix de Paris, dans l'oozième volume de rHistoire littéraire de France, imprimé en 1759, pag. 156.

(La suite à une prochaine Uvraiêon.J

3* Année.

Zi REVUE D'ALSACE.

LES ANTIOUITÉS

DE U VALLÉE DU MISSISSIPL

Ordinairement, lorsqu'on parle des États-Unis, ou qu'on y pense, l'idée d*un pays exclusivement agricole , commerçant, industriel , d'un pays livré corps et âme aux intérêts matériels , se présente en pre- mière ligne ; les littérateurs ou les savants de profession savent bien que derrière ou au-dessus de cette immense population de pionniers, de négociants et d'aventuriers , se trouve une population d'élite qui s'adonne , aussi bien que les intelligences distinguées du vieux monde , aux travaux de l'esprit, aux recherches de la science et aux charmes de la poésie. Mais telle n'est point la croyance vulgaire et il faudra quelque temps encore pour persuader à tout le monde que les États- Unis sont autre chose qu'un immense atelier produisant du coton , du tabac , du maïs , du sucre et des esclaves.

Notre société , Messieurs , a reçu (^) , le printemps dernier, une preuve palpable de cette vie intellectuelle et savante qui s'épanouit dans l'Amérique du Nord , non pas sous le souffle protecteur des cours ou des académies officielles, mais sous l'influence bienfaisante du libéra- lisme individuel. Les grandes fortunes abondent dans ce pays de l'éga* lité, et les riches , ne pouvant appliquer leur superflu à des caprices

Mémoire lu à la Société des sciences, agriculture et arts du Bas-Rbin, dans la séance du 7 janvier 1852.

(*) Àncient monuments ofthe Mississippi Valley; coînprising the resuUs of extensive original surveys and explorations , by Squier and Davis , formant le premier volume des Mémoires de Finstitution de Smithson. Washington 1848, 1 vol. in-4o.

Digitized by VjOOQIC

LES ANTIQUITÉS DE LA VALLÉE DU HISSISSDPI. 55

frivoles ou honteux , puisque Topinion publique les flétrirait bien vite , les riches s'honorent eux-mêmes en dotant les entreprises scientifi- ques , et en s'adonnant à des recherches qui occupent noblement leurs loisirs , qui étendent le champ des connaissances humaines , et qui servent à conquérir à leur grande et belle patrie Tun des premiers rangs parmi les nations policées du globe.

Le don , auquel je viens de faire allusion , consiste en deux magni- fiques volumes, imprimés en 1848 à Washington , par une société qui s'intitule : c Institution ou Société Smithsonienne pour la J^ffusion des connaissances humaines, i

Fondée par un Anglais , James Smithson , qui légua son immense fortune aux États-Unis, à la charge par eux, d'exécuter sa dernière volonté , elle date seulement du 40 août 4846 , jour le gouverne- ment fédéral , par un acte du congrès , adopta le généreux fidéicom- mis qui déjà porte ses fruits.

Parmi les membres de cette jeune institution se trouve en première ligne le président et les principaux dignitaires du pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire ; à eux se sont empressés de se joindre les hommes qui ont occupé ou qui occupent un rang dans les fonctions publiques, et ceux qui s'adonnent à l'étude d'une branche du savoir humain. On applique les revenus du capital, légué par Smithson , à la formation d'une bibliothèque , d'un musée, d'une galerie de tableaux et de statues et à la publication de mémoires scientifiques.

Sans aucun doute , d'autres legs vont grossir la première mise de fonds ; nous nous trouvons ici en face d'un germe académique destiné à un immense développement.

Mais ce n'est point de l'avenir de cette société que je dois vous par- ler ; la confiance absolue que j'ai dans toutes les institutions qui jettent leurs racines dans ce sol vierge m'entraîne peut-être au-delà des bornes de la réalité : peut-être n'est-ce après tout qu'un mirage, pro- duit par réloignement qui éblouit mes yeux ; peut-être que des orages prochains détruiront , comme en Europe , les promesses de plus d'une moisson.

En attendant , les volumes qui sont sous vos yeux , et qui ont été publiés à peine deux ans après le premier établissement de l'in- stitution Smithsonienne, prouvent que cette jeune réunion académique a quelque chance de vivre et de constater son existence par des pro- ductions à la fois utiles et brillantes.

Digitized by VjOOQIC

36 REVUE D'ALSACE.

Le premier volume , le seul qui soit de ma compélence , traite des anciens monuments répandus dans l'immense vallée du Mississippi et de ses affluents.

Il vous suffira d'y jeter un coup-d'œil , pour vous convaincre à la vue des nombreuses planches qui ornent le volume, et en parcourant quelques pages d'impression que , d'abord , en fait de luxe et de typo* graphie , les presses de Washington soutiennent la concurrence avec les presses de la vieille Europe.

Quant au contenu même de ce tome, je puis vous donner l'assu- rance, Messieurs, que les auteurs du mémoire sur les antiquités du Mississippi , MM. Squier et Davis , auraient droit , à raison de leur lim- pide érudition , de leur sagacité , de leur jugement qui n'est jamais obscurci par une opinion préconçue, de prendre siège dans les pre- miers aréopages scientifiques du vieux monde. Ajoutez qu'une diction à la fois élégante et simple, leur assigne en même temps un rang comme écrivains.

Quoique l'objet , presqu'exclusivement archéologique , de ces re- cherches n'entre point dans le cercle habituel de nos occupations , vous me permettrez d'empiéter à cette occasion sur vos travaux. Nous ne recevons pas toutes les semaines des communications de l'autre hémisphère, et le moins que vous puissiez faire en retour d'une offrande aussi inattendue , c'est de constater, en mettant votre attache à un compte-rendu sommaire, que vous avez été sensibles à ce pro- cédé de citoyens américains qui , pour se délasser, s'adonnent aux pacifiques travaux de la république des lettres , après avoir jeté les fondements d'un état républicain plus vaste que ne l'était celui de Rome.

Le nouveau monde , en apparence si jeune , a donc aussi un passé qui se perd dans la nuit des temps. Qui n'a entendu parler des monu- ments des Incas et des antiquités mexicaines ! Celles de la vallée du Mississipi et de ses affluents , pour être moins connues , ne méritent pas moins de fixer l'attention du monde savant ; ils frappent même l'Indien sauvage et dégénéré qui trouve épars sur les bords du f Père des eaux i le souvenir vague de ses ancêtres ; ils frappent le colon qui se heurte , en remuant la terre , contre les ossements et les usten- siles d'une race qui n'est plus; ils invitent au recueillement et aux inductions le penseur et l'érudit qui a parcouru les deux mondes, et

Digitized by VjOOQIC

LES ANTIQUITÉS DE LA VALLÉE DU MISSISSIPI. 37

qui sait que des monuments presqu'identiques sont répandus sur les cdtes de la mer Noire et de la mer Egée, dans la Grande-Bretagne et dans la Scandinavie.

Les monuments qui nous occupent , consistent surtout en élévations et en tertres formés de pierres et de terre ; ils renferment presque toujours des ornements et des ustensiles de métaux et de pierre. Ce n'est pas tant la vue d'un tertre isolé qui inspire Tétonnement , que la circonstance de leur diffusion dans toute la vallée du Mississipi. A partir de la côte méridionale des grands lacs , jusque sur les bords fertiles du golfe mexicain , dans toutes les vallées latérales du grand fleuve , partout , le long de son cours , se rencontrent ou ces collines artificielles, ces tumuli semblables au tombeau d'Achille sur les côtes de l'Hellespont , ou des constructions en terre plus vastes et de formes multiples.

Je voudrais vous épargner l'ennui de me suivre dans une classifica- tion , toujoui*s un peu arbitraire , mais n'ayant pas le droit d'entrer dans les détails de ces innombrables monuments , je les présente par groupes.

Dans la région des lacs , c'est-à-dire, dans les états de Michigan , d'Towa, de Wtsœngin, se portent en ce moment les flots des émi- grants , se trouvent de préférence des constructions en terre qui affec- tent la forme de gigantesques animaux , de reptiles surtout les serpents , vous le savez , abondent dans ces terrains limoneux ; quelquefois ces travaux affectent la ressemblance d'une forme humaine ou des colosses.

Presque toujours ces formes ou reliefs en terre sont disposées en rangées symétriques et , en leur compagnie , vous trouvez des éléva- tions coniques et des lignes de fortifications.

Plus loin , en avançant vers le Sud, dans la région de l'Ohio , ces ouvrages , informes au Nord , portent l'empreinte d'un art un peu moins rustique. Les tumuli ou tertres sont toujours ou coniques ou pyramidaux; ils atteignent la hauteur non pas de mamelons, mais de véritables collines. Les constructions pyramidales sont d'habitude tron- quées vers le sommet, quelquefois en terrasses superposées les unes aux autres et munies de degrés qui en facilitent l'accès. Pour les sa- vants qui ont visité les antiquités du Mexique ou seulement vu les re- présentations fidèles de ces antiques monuments des Aztèques, la similitude avec les teocallis du Mexique est complète.

Digitized by VjOOQ IC

u8 REVUE D'ALSACE.

Autour de ces élévations » en forme de pyramide t se dessinent d'une manière visible des parapets d'une grande régularité.

Je dirai en passant que cette série de constructions, formant un second groupe , est la plus nombreuse , la plus imposante , et que tous ces monuments sont invariablement élevés en terre et en pierre.

Avançons toujours vers le Sud : nous touchons au grand golfe du Mexique. Ici les teocallis , ou ce qui leur ressemble , deviennent plus nombreux encore , les tertres plus élevés. Ici des traces de briques se trouvent dans les constructions. C'est le groupe le moins rustique.

Pour vous donner une idée de l'immense quantité de ces construc- tions antiques , répandues sur presque toute la surface des Étau-Unis, il suffira de mentionner que le seul comté ou district de Ross, dans rÉtat d'Ohio renferme cinq cents tertres et une centaine de circon- vallations, clos ou parapets. Dans l'ensemble de l'État d'Ohio, vous comptez 10,000 tertres et de 1000 à 1500 enclos fortifiés.

La grandeur de ces travaux est aussi étonnante que leur nombre. Les parapets ou lignes de circonvallation varient entre cinq et trente pieds de hauteur, et ces remparts artificiels renferment , en moyenne , des surfaces de 50 à 100 arpents anglais ; mais il y a des forts qui contiennent jusqu'à 600 arpents.

Les tertres varient en dimension et en hauteur d'une manière qui rend une appréciation générale un peu difficile. Celui de Miamisburgh (dans l'Ohio) a 68 pieds de haut et 852 de circonférence ; il renferme 511,365 pieds cubes de terre et de pierres. La pyramide tronquée de Cahokia , dsTns l'IUinois , a 90 pieds de haut et 2000 pieds de circon- férence.

Ordinairement, dans le voisinage de ces élévations artificielles, on remarque les excavations les ouvriers ont pris les matériaux; mais quelquefois aussi terres et pierres ont être apportées de fort loin.

Presque toujours les parapets affectent la forme circulaire ou carrée ; quelquefois ce sont des parallélogrammes, des ellipses, des polygones. Lorsque vous rencontrez ces ouvrages au haut d'une colline, vous pouvez être surs que ce sont des ouvrages de défense , de véritables citadelles établies dans les localités les plus fortes , au-dessus ou près du confluent de deux rivières. S'ils se trouvent au fond des vallées, c'est d'ordinaire sur les terrains d'alluvion qu'ils sont assis , et chose digne de remarque , les colons modernes ont toujours choisi d'instinct les mêmes sites pour leurs premiers établissements. Ainsi ^ les centres

Digitized by VjOOQIC

LES AirriQUITÉS DE LA VALLÉE DU MISSISSIPL Z9

de la population actuelle se trouvent sur les mêmes points s'était déjà fixée la race mystérieuse qui a élevé ces tertres et ces fortifica- tions.

Je ne vous ai parlé jusqu'ici que d'ouvrages de défense , analogues à ceux qu'élèvent tous les peuples au point de départ de leur histoire; mais beaucoup de ces enceintes étaient aussi destinées à des lieux de sacrifices religieux et à des enclos de sépulture. C'est dans la nature des choses : les hommes » réunis à l'état rudimentaire de société , cherchent d'abord à se défendre contre des adversaires connus ou inconnus ; puis ils songent à vénérer la puissance invisible d'où dé- coule toute protection ; enfin , ils pensent aussi à l'asile des morts, avec lesquels les vivants, selon la croyance de toutes les nations, doi« vent se réunir un jour dans un monde meilleur.

Lorsqu'nne nation , Messieurs , perd ce triple besoin de la solidarité de sa conservation , du culte divin et du respect pour les morts , elle dégénère , elle se dissout , elle redescend à l'état sauvage ; car celui- ci n'est pas nécessairement primitif, mais aussi , et peut-être bien plus souvent que l'on ne pense , un état de dégradation.

Les peaux rouges qui disparaissent en ce moment devant le souffle pour eux mortel , de la civilisation , eux dont les ancêtres ont élevé ces pyramides sépulcrales et tracé ces lignes de défense , subissent la peine fatale de leur dégénérescence.

Le même sort attend l'Europe , si elle jette au vent les principes constitutifs de toute société, sous quelque forme gouvernementale qu'elle s'abrite.

Mais quelle était donc cette population qui a rempli des traces de son existence la vallée du Mississipi?

Elle a être nombreuse, étendue sur un vaste espace et homo- gène ; du moins le nombre et l'uniformité des ruines , ainsi que de leur ameublement , semblent l'indiquer. Il y a des différences trop imperceptibles entre les monuments du nord et ceux du midi , pour qu'il soit permis d'y trouver les indices de nations distinctes. C'était un seul et même système de construction , influencé par les mêmes causes et tendant partout vers le même but.

L'extrême analogie qui existe entre les constructions perfectionnées des Aztèques, et ces constructions rudimentaires du Mississipi et de ces affluents , donne lieu de croire qu'il y a identité de race entre la

Digitized by VjOOQIC

40 REYUB D'ALSACE.

nation qui occupait TÂmérique du Nord et celle qui est ailée se fixer sur les plateaux du Mexique et même dans le Pérou.

Il est permis à la vue de ces monuments y d'en inférer que des na- tions sédentaires y agricoles, jouissant d'institutions fixes, ont les élever. Un peuple exclusivement adonné à la chasse et à la pèche , n'aurait en à sa disposition ni assez de loisir , ni assez de bras , ni des ressources mécaniques suffisantes pour concevoir, commencer et exé- cuter des constructions aussi considérables, aussi nombreuses et en partie, aussi imposantes.

Les Indiens, qui errent aujourd'hui dans les prairies sont unique- ment occupés à apaiser leur faim et à couvrir leur nudité ; ils n'ont point de temps de reste pour des travaux improductifs; comme de véritables philosophes , ils honorent le Grand-Esprit c en pensée » mais ils ne construisent plus de pyramides en son honneur.

J'ai déjà dit plus haut que la plupart de ces établissements, lors- qu'ils ne sont pas exclusivement destinés à la défense , se trouvent sur un sol d'alluvion, c'est-à-dire dans des contrées fertiles, le long des lacs , des fleuves et du grand golfe. Vous en concluerez vous-mêmes que les instincts agricoles ont prédominer dans ces races ou éteintes maintenant ou dégénérées.

Mais comment l'agriculture s'est-elle développée sur ce sol? a-t-elle été importée d'Europe? est-elle le produit d'un développement in- digène?

Quelque confuses que soient d'habitude ces questions d'origine , on n'hésitera point à conclure contre une importation venue d'Europe. Toutes nos céréales, le froment, le seigle, le millet, le riz, l'orge et l'avoine étaient parfaitement inconnus en Amérique, lorsque les pre- miers navigateurs et colons pénétrèrent dans ces régions inconnues. C'est un fait incontestable et incontesté.

Vous rencontrez au contraire, dans la plupart de ces pays améri- cains , le maïs comme produit fondamental de l'agriculture. En Europe cette plante était inconnue avant la découverte de l'autre hémisphère. Il est donc permis de conclure à l'origine américaine du maïs et à sa culture primitive sur ce sol vierge; donc l'agriculture s'est déve- loppée spontanément en Amérique ; elle est le produit d'un progrès naturel, de la barbarie vers un état de civilisation patriarcale. L'agri- culture américaine, pour me servir d'un terme qui résume tout, est

Digitized by VjOOQIC

LES ANTIQUITÉS DE VALLÉE DU MlSSISSIPi. 41

tmtoehume^ elle a prendre son essor dans lès contrées le mais est indigène.

Vous devez être convaincus maintenant qu'un peuple agricole s'est fait Tarchitecte de ces monuments» les uns rudimentaires» les autres semi-artistiques y qui couvrent la vallée du Mississipi. Vous conclue- rez bien à une origine assez ancienne , mais vous resterez toujours en suspens quant à l'âge présumable de ces forts et de ces tertres.

C'est la première question que se pose le savant et que le laïque même cherche à deviner lorsqu'il se trouve en face de l'œuvre des hommes. Devant une montagne il ne vient en idée à personne de de- mander : dans qud siècle a-t-elle été soulevée? au pied ou sur le som- met d'une tour , le premier voyageur venu demande à son guide : depuis quand existe-t-eUe ?

Pour peu que vous ayez suivi sans trop d'ennui les développements qui précèdent y vous devez aussi vous dire, que l'on ne saurait fixer qu'avec difficulté même approximativement , l'âge de ces monceaux de terre pas une inscription ne sert de guide dans la nuit des temps passés. Mais s'il est impossible de préciser une date chronologique par des témoignages écrits, peut-être trouvera-t-on, à l'aide d'autres indices, quelque point d'arrêt ou quelque éclaircie dans l'obscurité qui recouvre le passé de ces races inconnues.

Quoique construits sur un terrain d'alluvion , les forts et les sépul- tures n'occupent jamais dans le voisinage des fleuves , les terrains d'une formation toute récente. •—

Lorsqu'on pénètre au fond des collines sépulcrales et qu'on déterre des squelettes , ces ossements se trouvent dans un état de décompo- sition extrême. Enfin sur les débris des monuments se trouvent accu- mulés des débris végétaux qui accusent une longue série de siècles. Partout et toujours les monuments du Mississipi lorsqu'on les a dé- couverts pour la première fois , étaient envahis par des forêts vierges ou primitives et ces arbres géants , qui portent des lichens séculaires étaient entourés d'autres débris végétaux depuis longtemps décom- posés et incorporés avec le sol.

La nature des forêts qui ont jeté leurs racines au milieu des monu- ments est identique à celle des forêts des environs la hache du bûcheron n'a jamais pénétré. On sait à n'en point douter, qu'il faut à peu près cinq siècles pour la croissance et le développement complet de ce qu'on est convenu d'appeler une forêt vierge américaine avec

Digitized by VjOOQIC

43 REVUE D'ALSACE.

8a prodigieuse et infinie variété d'essences. Après les défrichements artificiels , si le sol est abandonné à lui-même , la forêt envahit de nouveau le terrain, mais dans ce cas, elle est formée invariablement d'une seule ou tout au plus de deux espèces d'arbres qui prennent en véritables parvenus la place de leurs prédécesseurs gigantesques.

Faites maintenant vous-même la supputation ; vous avez au moins cinq siècles pour Tàge des forêts qui se sont élevées sur ces construc- tions indiennes ; vous avez de plus les détritus d'une génération syl- vestre antérieure à celle qui est debout ; voilà donc au moins des débris de végétaux millénaires, qui recouvrent l'œuvre des hommes; c'est^ à-dire que les forêts, les pyramides, les sépulcres du Mississipi et de rOhio ne peuvent être postérieurs aux temps les Carlovingiens régnaient sur la France et sur l'Allemagne , mais que selon toutes les probabilités ils remontent à un âge plus reculé encore.

Ici je m'arrête, un pas de plus et le terrain nous manquerait; une induction de plus et nous nous perdrions dans les nuages des hypothèses.

Je terminerai par une réflexion qui tout en amoindrissant quelque peu la valeur de ces monuments au point de vue archéologique , his- torique ou dramatique n'est point destinée cependant à enlever aux laborieux explorateurs, MM. Squier et Davis, la moindre part de leur mérite.

En étudiant les planches qui retracent les places des anciens forts Mississipiens, je me suis plus d'une fois et très involontairement rap- pelé certains monticules qui dans les temps de l'Italie primitive , avaient aussi servi de refuge ou de citadelle à des peuplades soit aborigènes , soit immigrées. Ces collines , berceaux de la puissance et de la gloire romaine ont dû, à une époque antéhistorique ou dans les jours commencent les premières notions historiques , ressembler aux cita- delles que les ancêtres des peaux rouges ont élevées dans l'immense vallée du c Père des eaux. > Mais ce point de départ commun ad- mis, quelle difierence dans le développement! Dans l'Amérique du Nord ces rudiments de civilisation , ces germes de vie historique s'ar- rêtent; ils avortent; en Italie le Capitole, le Palatin, l'Aventinont des annales de près de trois mille ans et de longues générations de héros, d'hommes d'État, de rois, de consuls, d'empereurs, de papes ont répandu sur le nom de ces modestes collines une gloire immor^ telle.

Digitized by VjOOQIC

LES ANTIQUITÉS DE LA VALLÉE DU HISSISS1P1. 45

Ce qui constitue Tintérét d'un monument c'est rindividualité , la personnalité des hommes qui Font élevé, qui l'ont habité ou détruit; peu nous importent les Indiens sans nom qui ont arrosé de leur sueur et sans doute aussi de leur sang les remparts , les pyramides et les cônes des fertiles vallées de l'Ohio : nous avons vécu avec Brutus , avec Manlius , avec Auguste , avec Néron , avec Cola de Rienzi ; leurs vertus et leurs forfaits ont fait tressaillir notre fibre sympathique ; les localités qui gardent l'empreinte de leurs pas, ont pour l'homme studieux un attrait toujours neuf, toujours irrésistible ; tandis qu'une curiosité vague et indéfinie s'attache seule à des débris anonymes et se reporte sur d'autres sujets d'observation dès qu'elle demeure con- vaincue que ses recherches resteront infructueuses.

Je m'arrête , Messieurs , en vous annonçant qu'un second volume de mémoires nous a été récemment transmis par l'agent de l'Institution Smithsonienne ; j'en rendrai compte ultérieurement et je terminerai , en vous priant de vouloir bien formuler un vote de remerciments offi- ciels à nos collègues transatlantiques (^)

L*. Spagh,

archiviste du Bas ^ Rhin.

(*) La société des sciences, agriculture et arts a formulé un vole de remerci- ments à l'Institution Smithsonienne à Washington.

Digitized by VjOOQIC

41 KEWE D'àLSAGE.

BDUOGRAPHIE.

L'ALSACE ANCIENNE ET MODERNE

ou

DICnOlIAIBE fiËOGRAPmQIIE, HISTOBIQIIE ET STATISTIQUE

DD HAIT- ET DU BAS-RHIN,

par

Jacques Baquol.

Deniise Mitin. StnibiBri, 4851. ii-8o.

c Les dictioDDaires sont nécessaires , et plus aujourd'hui que jamais, parce que le goût de sciences et des arts a gagné tous les états. On veut sçavoir tout, ou plutôt parler de tout, et ne paraître ignorer de rien : il faut donc se prêter à ce goût du siècle, t Ainsi s'exprimait, il y a cent ans environ, et d'une façon assez dédaigneuse , l'un de ces bénédictins qui , après avoir consacré leur vie à séculariser lettres et sciences, déclarèrent un beau matin tenir le froc pour gênant et vouloir faire leur rentrée dans le monde. Que le comte de Saint- Florentin ait envoyé ces étranges religieux réfléchir dans l'exil sur de telles hardiesses , que la congrégation de Saint-Maur ait disparu , peu importe ici : les dictionnaires n'en ont pas moins fait leur chemin avec le reste et sont maîtres du terrain. Nous ne sachons rien, en eflet, qui con- vient mieux à notre civilisation entraînée et pressée d'arriver, que les allures vives , assurées de la table méthodique et raisonnée qu'on appelle dictionnaire. Aujourd'hui les dictionnaires occupent à eux seuls la meilleure place des bibliothèques, et le nombre en est si prodigieux qu'il y a eu lieu d'imaginer le dictionnaire des dictionnaires.

Est-ce un bien ou un mal ? Le savoir perd-t-il en superficie ce qu'il gagne d*un autre côté en profondeur? DuCatholicon du moyen- âge au Dictionnaire

Digitized by VjOOQIC

BIBLlOGRAPEnE. 45

de rAcadémie la distance est grande , et personne ne songe à com|»arer Vin- cent de Beauvais à l'Encyclopédie. Qu'il suffise de confesser, tout demeurant bien réservé , que les dictionnaires sont devenus le compendium nécessaire des savants, comme de ceux qui ne le sont pas.

C'est donc bien mériter de son temps que de ranger sous cette forme adoptée et devenue de plus en plus indispensable , toute connaissance proG- table à tous ; c'est ouvrir le fruit de science et en répandre le suc par gouttes abondantes et bienfaisantes sur tous ceux qui sont altérés. Sous ce rapport , ces livres ont une plus intime analogie avec notre société qu'on ne le soup- çonne conmiunément : ils la reflètent tout entière, et c'est pourquoi les vo- cabulaires , qui s'adressent aux lecteurs désignés par privilège gens du monde , seront toujours plus nombreux que les guides semblables qui ont pour pré- tention de servir les bommes d'étude. Ils procèdent d'ailleurs tout autrement, par voie brillante et non latente ; ils sont utiles au lieu d'être savants , deux choses fort différentes, précis et claires, et sans pédantisme. De quoi servi- rait-il, pour tout dire, de citer les textes et l'exégèse aux gens qui n'enten- dront jamais que la vulgate?

Voilà le secret de cet empressement tout-à-fait inusité de l'Alsace, à rece- voir le livre que nous annonçons. Evidemment la forme tient pour autant dans le succès que le fond, et c'est par que devait réussir M. Baquol. L'auteur a su comprendre le sens national de notre province , curieuse à si juste Utre d'un passé qui a laissé des merveilles , fière , enfin , du rang élevé qu'elle a conservé ; et c'est, en lui offrant une œuvre commode et avenante pour tout le monde , qu'il est parvenu à produire le phénomène peut-être unique d'une seconde édition de VHùtoire d'AUace. Car tel est le nom qu'on donnera bientôt au livre qui visait d'abord aux proportions plus spéciales d'un dictionnaire géographique.

Déjà à la fin du dernier siècle (1787) , le laborieux archiviste strasbourgeois Horrer(') avait donné le premier tome d'un Dictionnaire géographique, historique et politique de VÀlsace ; le même titre comme on voit , sauf deux mots : politique au lieu de statistique. Oui , mais deux mots caractérisant deux puissantes époques : celui-là pour le mouvement révolutionnaire , ce- lui-ci pour les dures préocupations du moment. Qu'est-ce que ce livre dont un volume in-quarto ne renferme que deux lettres ? Sans doute une œuvre fort bien faite et dont on regrette l'inachèvement ; mais , enfin , ce n'était qu'un livre de luxe destiné à aller rejoindre le volumineux Expilly , lui-

(*) Dernièrement , dans le <^ourrier du Bas-Rkin , M. Stœber a donné , à pro- pos du Dictionnaire de M. Baquol , des détails fort intéressants sur cet érudit alsacien.

Digitized by VjOOQIC

46 RETI3E D'ALSACS.

même interrompu. L'aTantage est donc à M. Baquol ; le Dietionnaire de Yosgien a rendu plus de services que celui de La M artinière.

Au fait c'est une œuvre méritoire que d'avoir repassé laborieusement tant de travaux incomplets , d'avoir résumé d'interminables compilations pour doter le public alsacien de l'abrégé qui lui était si nécessaire. D est bien aussi , après avoir reçu bon accueil , de songer à se corriger , à iaire mieux , et plus encore. Mais pourquoi dans la seconde édition de certains retranche- ments , au profit d'indications passées d'abord sous silence ? N'en a-t-il pas coûté à l'auteur de laisser souffler ainsi sur son travail la passagère influence des circonstances et des personnes ? Cela dit , il faut louer comme U con- vient les articles historiques et anecdotiques avec leurs additions , les ta- bleaux placés en tête des cantons et enfin le coup-d'œil général sur les deux départements , qui donnent au dictionnaire son véritable caractère utile. En pareil cas , et pour le but qui était proposé , il est toujours difficile de gar- der une juste mesure entre l'indispensable et le surabondant , et de ne pas mutiler le tableau d'une province pour obéir aux exigences de librairie et surtout d'un dictionnaire. On doit savoir gré à l'auteur d'avoir , tout en restant dans un modeste cadre , su donner à l'intérêt une très riche part ; pour notre compte nous ne saurions assez l'en féliciter.

Les beaux procédés polychromiques de M. Simon avaient été utilisés pour donner une collection d'écussons de villes , ces intéressantes enseignes qui témoignent de la vie et des passions de nos vieilles communes ; cette fois le nombre en est augmenté. Mais si des erreurs d'émaux ont été réparées , de nouvelles ont été commises précisément à cause de la source il a été puisé. Au lieu de recourir à la collection lointaine et travestie de Y Armoriai de France, il était plus sûr de rechercher dans les archives locales , seules authentiques. Le vrai n'est pas inutile même en cette matière. C'est aussi une heureuse idée que d'avoir présenté un spécimen des monnaies du pays ; ces vieux types sont à la fois une date et un souvenir de la vieille patrie. Nous ne saurions louer de même la carte placée à la fin de l'ouvrage et destinée à présenter l'aspect de la province avant 1789. L'occasion eut été bonne de donner une carte exacte et bien dressée des circonscriptions seigneuriales et des villes , qui donnaient à FAlsace cette physionomie par- cellée , se reconnaissaient sa raison et sa vie historique. A cet égard nous ne cacherons pas nos regrets et nous pensons qu*il sera toujours temps d'ajouter cet indispensable complément.

Disons , en finissant , que si le livre de M. Baquol n'a pas été fait au poiut de vue élevé de la géographie historique proprement dite , et comme tel n'a pas prétendu aux hauteurs de la science, il ne lui restera pas moins cet honneur durable , d'avoir fait une'^œuvre vraiment populaire , à laquelle nous prédisons avec assurance le miracle continué de nouvelles éditions.

E. B.

Digitized by VjOOQIC

BIBLIOGRAPHIE. 47

ALSiTIi,

Jahrbuch fur ehàssiiche Geschichte y Sage, Xlterthumskunde , Sitte^ Sprache und Kunst , im Vereine mit vaterlàndiichen Schriftslellem ; herausgegeben von AUGUST Stoeber. 1852. lUulhausen, Riiler, iSSi, 8^ de 956 ff.

M. Auguste Stœber a eu Theureuse idée de publier un recueil annuel qui, sous le titre ^AUatia , est entièrement consacré aux recherches historiques sur l'ancienne province d'Alsace. Le volume que nous avons sous les yeux est le 3°^ d'une série qui a commencé avec l'année 1850 et que nous dési- rons vivement de voir se continuer. Les monographies intéressantes et les dissertations curieuses que contient XÀUaiia de 1852 , méritent que nous leur consacrions une analyse plus étendue et plus détaillée qu'il n'est possible de le tenter dans une simple notice bibliographique. Mais nous pouvons , en attendant que la Aevti^ d'i4Z«ace apprécie l'ensemble des travaux que nous devons déjà à XAUatiay faire connaître à nos lecteurs les matières que M. Stœber et ses collaborateurs ont traitées dans le volume publié pour 1852 :

I. Défense, de Vart allemand, par l'imprimeur Bernard Jobin, de Stras- bourg. Ce morceau véritablement curieux pour l'histoire des rivalités arti- stiques entre l'Allemagne et l'Italie , formait la préface placée par Jobin à la tète desesportraits des papes, publiés en 1573; elle était dédire à Melchior, évéque de Bàle. M. Louis Schneegans, qui a remis en lumière la Défense de Jobin, l'a accompagnée d'une introduction et d'un extrait du Traité d^ archi- tecture de Daniel Specklin , dans lequel le célèbre ingénieur proteste , comme l'imprimeur, contre les dédains et le mépris des Italiens du XYI« siècle pour le caractère et les tendances de l'art allemand. II. V Alarme des Pandours à Wissembourg; épisode de la guerre de 1744 ; d'après les documents con- temporains, parM. Ohleyer, professeur au collège de Saverne ; III. Wal- ther de Wasgenstein et Hildegunde; récit emprunté à une épopée héroïque de la vieille Allemagne. M. Stœber a suivi le texte rajeuni de Gh. Simrock , qu'il a abrégé avec autant d'intelligence que de goût. IV. Matériaux pour servir à Vétude des dialectes alsaciens : Le Nain du Blaumont , tradition populaire recueillie et transcrite dans le dialecte d'Oberlarg, par Ghristopho- rus (pseudonyme); un chant de marquards (fromagiers- laitiers) de la vallée de Munster, en dialecte de Metzeral , par Jean Bresch. V. Malheur épouvantable causé par une araignée , avec un diplôme de l'année 1491 (tiré des archives de Strasbourg), par Louis Schneegans. YI. Quatre anciens chants religieux. Ces compositions remarquables par leur inspi- ration tendre et religieuse, et par leur naïve puissance poétique, ont été communiquées à YÀlsatia par Christophorus , pseudonyme, sous lequel se cache un des amis les plus zélés de notre ancienne littérature alsa-

Digitized by VjOOQIC

48 REVUE D'ALSACE.

cienne. VII. Usages populaires et croyances superstitieuses de VÀÎsace, au sujet de certains jours et de certaines fêtes , puisés dans les sources et expliqués par M. Âug. Stœber. C'est la contiDuatîon d'une étude savante et ingénieuse, dont la première partie a paru dans VAlsatia de 1851. YIH. Une lettre du magistrat de Mulhouse, du 27 juin 1631, relative au sac de Magdebourg, par Tilly; suivie d'un couplet satirique contre ce général (inédit). IX. la chapeUe de Saint-Denis, près de Wolxheim, par Gustave Mûhl. Dans ce travail , M. Muhl reprend la conjecture un peu téméraire , mais assurément fort spécieuse, de cette école de mythographes qui fait dé- river le culte de Saint-Denis du culte de Bacchus [Atorva-tç , Dionisius, Denis). X. La F^e de la Pentecôte et le Roraffe (figure grotesque) dans la cathédrale de Strasbourg , par M. Louis Schneegans. Dans cette mono- graphie, si fortement empreinte de toutes les qualités qui recommandent déjà depuis longtemps M. Schneegans à l'attention des artistes et des éru- dits , Fauteur nous dévoile un des aspects les plus originaux et les moins connus des mœurs religieuses du moyen-âge^

Nous n*aYons donné qu'une faible idée de Tintérét qu'ofire le recueil publié par M. Stœber ; mais il suffit peut-être de signaler un pareil livre , pour lui assurer une place dans la bibliothèque de tous les hommes qui aiment et étudient notre vieille histoire d*Âlsace. Y.

DIE SAGEN DES ELSASSES, nach ier Volksûberlieferung und

dm Chroniken , neu gesammelt und dargestellt von AUGUST Stoeber.

ZweiU Abtheilung.'—Sanla^Gallen , Schettlin und Zollikofer^ 1851.

8%p.i95--29d.

La première livraison contenait les traditions du Sundgau et de la Haute- Âlsace. Celle que nous annonçons aujourd'hui concerne la région du Rhin et de l'Ill depuis Schlestadt jusqu'à Brumath l'exception de Strasbourg) et les Vosges depuis le val de Ville jusqu'aux frontières de la Lorraine alle- mande.

La troisième et dernière livraison qui doit compléter ce Recueil de tradi- tions alsaciennes, paraîtra prochainement. Elle sera accompagnée d'une Carte indicative des localités signalées par Texistence de mythes populaires (Sagenkarte). La Revue d'Alsace rendra compte du travail de M. Stœber.

FLORE D'ALSACE , par Fréd. Kirschleger , docteur en médecine , pro- fesseur de botanique à l'Académie de Strasbourg. Strasbourg, impr. Huder; chez tous les libraires, 1851 , in-12. 10» et 11» livraisons. Cet ouvrage est sur le point d'être terminé; les quatre ou cinq livraisons, qui doivent le compléter, paraîtront incessamment.

Digitized by VjOOQIC

loncE

SUR LES ABBAYES

D'ESTIVAL, MOYENMOUTIER ET SENONES,

ET

TROIS lAIVSCBm DE U BDUOTHfiQUE DE SAin-DIË.

PREMIËRE PARTIE.

Estival, Moyenmoutier et Senoiies, les plus célèbres des diverses abbayes qui s'élevaient autrefois sur les hauteurs ou dans les plis des Vosges , retraites cherchées par les esprits religieux dès-avant le siècle de Saint-Colomban , sont à peine séparées d'entr'elles par des distances d'un myriamètre (deux lieues et demie) , et se trouvent assez près de Saint-Dié et de Raon- l'Étape , pour pouvoir être visitées commodé- ment, un jour d'été, le point de départ étant pris de Tune de ces deux villes. Hais cette visite n'a plus pour attraits que deux vastes corps de monastères parfaitement conservés (Moyenmoutier et Se- nones), un ensemble de belles ruines encore décorées d'un superbe clocher (Estival) et un paysage très pittoresque.

Ce qui reste de l'abbaye d'Estival (StivagiumJ , forme un clos carré, entouré d'un fossé et d'un mur bas , et situé à cinq cents mètres de la grande route de Saint-Dié à Raon-l'Étape , près du village d'Estival.

8* Année. 4

SO BEVUE D'àLSàGE.

Ces restes projettent sur l'horizon un groupe encore imposant , com- posé de réglise , de la maison abbatiale , d'une partie des anciennes habitations des religieux, de leurs belles caves, de plusieurs dépen- dances, de jardins considérables et, enfin, de cette enceinte un peu trouée qui sépare le tout des champs et des prairies dont il est enca- dré. Ce beau clos, accessible par deux portes , est d'ordinaire assez animé. L'ancienne église de l'abbaye est chef-lieu de paroisse, et se trouve visitée sans cesse par les voyageurs que sa belle architecture détourne de la grande route. Le fermier qui occupe la maison abba- tiale, l'aubergiste qui habite, je crois, celle d'un autre dignitaire , les ouvriers qui sont établis dans plusieurs parties de l'héritage reli- gieux , et un employé des recettes publiques , logé tout auprès de l'église , attirent aussi toute sorte de monde. 11 en résulte même par- ci par -là dans l'enceinte mi -sacrée mi -profane un pêle-mêle qui trouble singulièrement le pèlerin dont l'esprit ému par l'aspect de tant de ruines et de contrastes, voudrait se transporter un peu dans le passé. A cela rien n'aide plus, si ce n'est le service religieux qui se célèbre encore chaque jour dans l'église. Partout ailleurs régnent les choses et les préoccupations de la petite industrie ou de l'exploi- tation rurale, vulgaire à ce point que la jolie demeure abbatiale ne se distingue plus que par la négligence de sa tenue. Dès l'origine, les religieux qui avaient fondé Estival , embellirent ces lieux de l'excel- lente culture des terrains défrichés par leurs mains. En voyant aujour- d'hui leurs champs livrés à de véritables laboureurs , on aimerait à y retrouver encore la trace des soins intelligents qui en ont fait jadis la source d'une grande prospérité. Cette attente est déçue, et un enclos de vingt-cinq à trente arpents de terres ou de prés qui touche à l'an- cienne abbaye et en dépendait autrefois, atteste, comme elle, qu'ici rien n'est plus cultivé comme tout l'était autrefois , quand des capi- taux suffisants facilitaient l'arrosement régulier des gazons et l'amé- lioration périodique des champs.

Moyenmoutier, sur la route de Saint -Biaise à Senones, offre un autre point de vue. Conservée dans toutes ses parties, église, dor- toirs , réfectoires , grands appartements et salles communes , biblio- thèque, caves , parc, jardins et dépendances , cette immense maison , vendue nationalement , il y cinquante et quelques années , pour la somme de douze mille francs, offre aujourd'hui l'aspect mêlé d'un mona- stère quitté d'hier , d'une sorte de résidence princière singulièrement

Digitized by VjOOQIC

NOTICE SUR LES ABBAYES D'ESTIVAL MOTENMOUTIER ET 5EN0NES. SI

embdiie et d'un éiablissemenl industriel très productif (i). En effet, des mains de son propriétaire actuel , H. Seillières , Moyenmoutier ne passerait plus en d'autres , à moins de plusieurs centaines de mille francs. Son aspect général n'est pas d'ailleurs son unique beauté. Son église , inondée de lumière , est magnifique de proportion ; elle l'est aussi de tenue et d'élégance, grâce à la piété libérale d'un pro- priétaire qni aime à dépasser ses obligations. Sa bibliothèque, il ne reste plus malheureusement un seul volume , est du meilleur goût. Ses corridors sont vastes et hauts , ses cours spacieuses et seigneu- riales. Rien n'y est parfait comme objet d'art , mais tout y est de gran- deur monumentale. Même pour le vulgaire de ses visiteurs , le carac- tère religieux de l'ensemble n'est pas effacé par l'industrie qui s'est emparée de tout ; si belles que soient les étoffes qu'on y fait ou blan- chit , et si ingénieux les procédés qu'on y emploie , l'esprit y est encore attiré par mieux que tout cela. D'ailleurs, cette belle fabrique fait aujourd'hui , comme l'abbaye faisait autrefois , la fortune du village qui s'est formé à l'ombre de la première.

A son tour, l'abbaye de Senones , quoique moins belle , a fait long- temps la gloire d'une petite ville resserrée entre ce couvent et le château des princes de Salm, ses anciens seigneurs ; et la bruyante filature qni s'y troave installée aujourd'hui , fait encore la prospérité de ce lieu. Propriété aussi de M. Seillières, cette manufacture cumule l'ancien rAle de la petite cour prtncière et celui de la riche maison reiigiease, en animant Senones peut-être autant que toutes deux l'ont fiiît jadis ; mais l'animation est différente , et l'on ne peut s'em- pêcher, en parcourant ces vastes corridors , ces larges cours , ces beaux celliers , toutes ces dépendances qui donnent une si haute idée du domaine temporel de l'ancienne abbaye , de trouver un peu pro- saïque la vie qui s'y produit en place du vieil ordre de choses. En effet , de tous ces travaux de l'intelligence , de ces investigations lit- téraires et de ces méditations pieuses qui ont régné jadis dans cette maison, da saint recueillement qui l'a distinguée dans ses beaux jours, il n'est pas resté trace à Senones. J'estime beaucoup ce qui

(*) On en trouve un plan très détaillé dans VHistoria Mediani MonastêHi (par Tabbé BeUiomme), Argentoràii^ 1724,in-4^ Mais ce dessin ne donne pas une idée de la beauté de Tensemble. Il me porte à mettre en doute la conservation intégrale de la maison abbatiale qui y est marquée N^ 25.

Digitized by VjOOQIC

82 REVUE D'ALSACE.

est, mais je signale les différences entre Tancienne colonie de ces murs et la population qu'on y rencontre actuellement , celle-là cher- chant à se délivrer du c Vitium proprieiatis , > pour parler son lan- gage » celle-ci , composée exclusivement de fabricants et d'ouvriers , d'acbeteurs et de fournisseurs , d'agents de la petite industrie ou de commis de la grande , en général de propriétaires ou d'aspirants à ce vice, gens , au milieu desquels le voyageur qui rêve à ce qui animait jadis cette vaste enceinte , se sent un peu déconcerté. Encore un moment et les souvenirs recueillis de quelques vieillards par quelques employés qui les communiquent au voyageur, se seront effacés à leur tour. L'imagination aidée par l'histoire de cette congrégation reli- gieuse et excitée par la vue des lieux qu'elle illustra, aura dès -lors seule à se faire jour à travers toutes les transformations des temps jusqu'aux choses anciennes; alors, peut-être, planera au-dessus de toute cette prose moderne, fort belle d'ailleurs, une poésie plus auguste , un peu éloignée sans doute de la vérité historique , mais douce à ceux qui aiment en son idéalité cette vie de cénobites dont il ne reste plus guère de types en ce siècle.

L'histoire véritable des congrégations , et, à plus forte raison, celle d'une maison isolée, est peu connue. Si bien qu'on sache sa destinée extérieure ou politique , on sait peu sa destinée intérieure , sa vie morale , ce qui répond à son institution. la trouver? Elle est d'abord dans ses méditations et ses prières , encens fugitif qui a passé depuis longtemps dans un autre monde ; elle est ensuite dans les travaux apostoliques des religieux, l'enseignement donné, les confessions reçues, les prédications faites, les consolations prodiguées , œuvres accomplies pour l'éternité , mais dont il reste d'autant moins de traces sur la terre qu'elles ont été plus célestes. La destinée extérieure d'un monastère fameux se retrouve encore dans ses travaux littéraires , dans les annales du pays, dans les donations reçues , les fondations faites, les défrichements opérés, les admissions ou les exclusions prononcées, les acquisitions ou les aliénations votées, les débals et les procès soutenus , les guerres et les pillages , les envahissements et les usurpations subis. Ce sont des choses dont le récit se trouve partout. Mais ce n'est pas l'histoire véritable d'une maison de piéic , et on nous donnerait à cet égard les indications les plus précises , qu'elles ue nous en peindraient pas la vie. On a dit des gens de lettres , que leur vie est dans les ouvrages qu'ils ont composés. Quant aux

Digitizêd by VjOOQIC

)«mCE SUR LES ABBAYES D*ESÎIYAL, MOYEimODTIER ET SBNONES. SS

eorps religieux » il nous reste bien d'un certain nombre de monastères des travaux manuscrits ou publiés ; mais œuvres d'un petit nombre d'hommes hors ligne » ces travaux ne sont pas la vie des asiles ils furent composés. Quant à la gestion temporelle des couvents, il s'est conservé beaucoup d'actes; mais ces documents ne permettent guère d'inductions sur l'œuvre morale de ces établissements; souvent même il fiiut faire abstraction de ces documents pour ne pas s'en laisser égarer. Âi-je trouvé mieux? J'ose à peine l'affirmer. On verra.

Avant de visiter les trois abbayes, on fait bien d'en consulter un peu l'histoire ; après les avoir vues , j'ai recherché ce qu'en pourraient dire les manuscrits de quelques bibliothèques. Je n'ai rien trouvé d'important sur Estival, et plus heureux seront peut-être d'autres explorateurs; mais j'ai eu un peu de bonheur quant à Moyenmoutier et Senones; j'ai déterré, avec M. Chrétien, dans un grand nombre de papiers insignifiants de la bibliothèque de Saint *Dié, trois petits in-folio d'autant plus précieux, ce me semble, que la vie intime de ces maisons si anciennes et si célèbres est moins connue aujourd'hui. Leur histoire extérieure même est si peu sue an-dehors , que je devrai la rappeler en quelques mots pour faire apprécier la valeur des indi- cations que fournissent les trois petits volumes.

Originairement soumises à la règle de Saint -Bénott, Senones et Moyenmoutier ont , ainsi qu'Estival , subi de nombreuses transforma- tions dans le cours des siècles. Établies à une époque les princes de l'Église quittaient souvent leurs sièges pour aller vivre dans la retraite , ces trois abbayes avaient été fondées par des évéques : celle de Senones par Gondebert (i), ancien archevêque de Sens, vers 660 ; celle de Moyenmoutier , par Saint -Hidulphe, ancien archevêque de Trêves, vers 670(*); celle d'Estival, par Bodon, ancien évêque de Toul , vers 670. Toutes trois étaient consacrées à la vie contemplative ; mais plusieurs causes vinrent altérer Tesprit de ces asiles : les richesses qui leur échurent (3), la quantité de succursales qu'ils fondèrent, leur

{*) Oa Gondelbert.

(') Gondebert céda à Saint- Hidalpbe un territoire de sept à buit lieues de cir- conférence.

(') Gbildéric donna , dèsTorigine, dans un diplôme de 661, un territoire de quinze lieues de circonférence à l*évèque-abhé de ^enones. Petr, Dam, opuse. hiii. Ili, 19. Belhohhe, Histor. Mediani Monoêt. , pog. 99. Quand le fondateur obtint le diplôme royal , il avait déjà acquis pour .son nouveau monast^fç

Digitized by VjOOQIC

K4 REVUE D'ALSACE.

contact avec le inonde , l'admission de laïques dans leur enceinte. On ajoute le voisinage d'un établissement habité par des religieuses, fondé dans l'esprit d'une sainte émulation par Bodon lui-même en foveur de sa fille Thielberge , et à cinq cents pas d'Estival ; mais je ne trouve pas de faits qui soient dénature à prouver quelque chose sur ce point; je crois même que cette maison de femmes n'a pas subsisté longtemps; du moins elle n'a laissé que peu de traces , et des diverses causes d'altération qui ont atteint les religieux, l'opulence fut la plus grave. Dès le règne de Cbarlemagne , Moyenmoutier, devenu difficile à gou- verner et indifférent pour son œuvre essentielle, par suite de ses grandes possessions, eut besoin d'un supérieur envoyé par ce prince pour retrouver sous sa main le calme et l'ordre. Le zélé monarque choisit pour cette mission un pieux étranger, Fortunat, patriarche de Grado, qui était venu en France avec les envoyés de l'empereur Nicéphore, et qui, gouvernant l'abbaye de Saint - Hidulphe pendant vingt- deux ans, lui rendit ses mœurs. Senones , dans une situation plus régulière, fut cependant traitée plus sévèrement. On lui 6ta sa liberté ; le chancelier de Cbarlemagne , Ângelram (<), évéque de Metz, eut le monastère à titre de fief ou en régale et en commande dès 770, et ce rapport de dépendance , plus ou moins modifié , a subsisté jusqu'en 1576 (?). Au surplus , c'étaient , pour le temps , des mesures de bon gouvernement ; mais d'autres incidents en détruisirent bientôt l'effet. Les désordres publics ayant obligé les monastères de se don- ner des défenseurs armés, leurs advocati, de respectueux clients de- vinrent bientôt des usurpateurs ambitieux. D'ordinaire favorisés par les rois, que leur bras soutenait également, et qui trouvaient com- mode que l'église payât les services rendus à la couronne , ils ne cherchaient qu'à s'enrichir aux dépens des religieux , leurs protégés. Les monastères fournirent quelquefois des prétextes, d'autrefois des motifs d'agressions et d'usurpations ; les uns et les autres furent tou- jours saisis avec un égal empressement. Sous le règne de Lothaire- le-Jeune (896) , Moyenmoutier, ayant refusé un contingent de trente hommes qui lui était demandé , l'abbaye fut donnée par le roi au duc

de grands biens dans le Chaumontois, le Saintois, le Saunois, le Blamontois. Voir le dit litre.

(*) Auteur supposé des fausses décrétales.

('} RiCHER, ChroniCf Ub, 11^ cap» 11.

Digitizëd by VjOOQIC

MOTICB SUR LES ABBATES D'ESTIVAL , MOYENMOUTIER ET SENOIOBS. 5S

de la province (<) qui la ruina» en s'emparant de quinze cent onze de ses deux mille métairies et manoirs ('). U ne resta dans la maison que dix à douze moines, qui se dérangèrent dans lear isolément C). Dès 884» l'impératrice Richarde, répudiée par Charles-le-Gros, et char- gée par ce prince de Tadministration d'Estival , avait pris les deux tiers des belles propriétés de ce couvent, choisi de préférence ce qu'il possédait en Alsace , et quitté Estival , pour aller fonder en cette province l'abbaye d'Andlau, qu'elle investit de ses droits sur Estival. En effet , elle disposa , qu'à partir de cette époque , les religieux d'Estival demeureraient soumis à la joridiction et les abbés à l'investi- ture des abbesses qui lui succéderaient à Andlau, relation bizarre qui se prolongea jusqu'à ta fin du xiv siècle.

Dépouillés tour à tour par leurs administrateurs et leurs avocats, ne devant plus compter que sur eux-mêmes , les moines prirent le parti s'exercer aux armes pour être en état de se défendre , ou de cultiver leurs terres , afin de pouvoir se nourrir. Ceux de Senones choisirent la culture ; ceux de Moyenmoutier s'essayèrent aux armes, et , dans leur zèle novice , s'y livrèrent avec plus d'ardeur que de prudence , si nous en croyons un de leurs hôtes , Jean de Bayon , de l'ordre des frères prêcheurs , historien de la maison à la demande de l'abbé Bencelin (4326) , son parent (^). Au neuvième siècle , Zuinte- bolde, roi de Lorraine, donna l'abbaye au comte Hilin, qui en expulsa les bénédictins et les remplaça par des chanoines, qu'en 966 un autre maître, Frédéric, duc de Bar, remplaça de nouveau par des béné- dictins, qui devaient y enseigner les lettres, et qui furent remplacés une dernière fois et pour peu de temps par des chanoines , au siècle suivant. Des mains de Frédéric , le monastère de Moyenmoutier passa entre celles de l'évéque de Tout , avec le droit de battre monnaie et

(') A titre de bénéfice , jura beneficiù Bist. Médian. MonasU , p 469.

(') JHofut. V. 9uh h. V. Oucange , Gloss. Le nombre de ces Manti est con- sidérable , et il serait impossible de les énumérer. Ricber et Jean de Bayon sjou- tent qu'ils furent donnés au duc, eum tuppositis eeclesiis, y compris les dîmes rattachées à celles-ci. La question de la restitution ayant été agitée plus tard , le lait doit être admis , quoique le nom du duc soit inconnu.

0 Mabillon, Annal. Bened. , lib. 44, n. 48.

{*) n fiiut distinguer ce Jean de Bayon, frère -prèclieur au commencement du quatorzième siècle, de son homonyme qui fut abbé de Moyenmoutier depuis 1431 - 1476.

Digitized by VjOOQIC

1(6 hBVCS D'àLSACS.

d'autres privilèges , dont la garde était vivement recommandée à ses subordonnés immédiats , les supérieurs de la maison.

Dès«lors les abbés, institués pour d'autres soins (*), étaient obligés de tenir des plaids ou des sessions de justice y à l'instar des princes» afin de vider des procès , de décréter des amendes , des confiscations, des impôts , des tarifs et des patentes , affaires d'autant plus embar- rassantes pour eux que Moyenmoutier avait , comme Estival , ses plus beaux domaines en Alsace (^). Il faut donc savoir gré à la maison de Saint-Hidulpbe , de s'être distinguée , au commencement du onzième siècle» par la modestie de ses mœurs et la bonne tenue de son école. Déjà vers la fin du dixième siècle , l'abbé AUamannus , qui se sentait trop peu instruit lui-même, avait pris le parti de payer un maître de grammaire pour ses religieux , et avait réuni plusieurs volumes trai- tant de cet art. L'abbaye florissait à ce point que les personnages les plus distingués venaient y chercher un asile. Saint-Bruno , fils du comte de Dabo , devenu pape sous le nom de Léon IX, emporta du séjour qu'il y avait fait , un souvenir si favorable qu'il appela un de ses religieux à la dignité d'archevêque de Sicile et au rang de cardi- nal. La mère du Saint alla chercher , à son tour , un asile dans l'en- ceinte sacrée ('). Mais , dès la seconde moitié de ce siècle , les habi- tudes belliqueuses des évêques qui gouvernaient ou des seigneurs qui protégeaient les trois abbayes , les exposèrent à d'affreux désastres. Celle de Senones fut réduite en cendres (lOSO) , celle d'Estival , rasée malgré ses fortifications (i081 ), celle de Moyenmoutier affamée par un siège ruineux.

Ces malheurs ranimèrent le zèle et, au sortir de l'épreuve , les re- ligieux de Moyenmoutier fondèrent les maisons de Romont, de Léo- mont, de Hures, de Belval et de Malefosse. L'empereur Henri ni rem- plaça leurs titres incendiés par des documents qui amplifiaient peut- être leurs privilèges. On ajoute que Henri rv leur fit rendre les quinze cent onze métairies dont on les avait dépouillés. C'est une erreur. Il déclara qu'on les avait dépouillés injustement de ces biens, mais

{*) La règle de Saint -Benoit prescrivait, avant toute chose, à l'abbé d*aTOir soin des âmes : Ânte omnia ne parvi pendena talutem animarum plus gereU sol" licitudinem de rébus terrerUi. Régula S. P. Ben. , pag, 15.

(') Salnt-Hldulpbe , le fondateur de la maison , était le père spirituel de Sainte- Odile, fille d'Etticon , duc d*Alsace.

(') HUt. Médian. Monast. , p. 236 er 251 ,

Digitized by VjOOQIC

NOTIGG SUR LES ABBAYES D*ESTIVaL , MOYENMOUTIER ET SENONES. 57

les laissa aa duc de Lorraine , qui les tenait de sa main. Seulement, pour consoler les religieux, il leur confirma la possession dftf peu qui leur était resté et de ce qu'ils avaient acquis plus tard. Il statua en même temps qu'ils dirigeraient en toute indépendance les églises bâties dans les lieux se trouvaient ces fermes (iii4). Le duc de Lorraine fut cbargé du patronage et de Tadvocatie de la maison (i). C'était un peu d'ordre rétabli ou au moins proclamé. Aussi le peu qui était resté à Moyenmoutier fut bientôt assez notable. Longue est la liste des possessions que lui reconnaît le pape Innocent II , dans une bulle dite d'exemption de l'année ii40(^).

Senones se releva et prospéra, soit sous la conduite de l'abbé An- toine de Pavie, que l'évéque de Metz y envoya l'an i090, et qui acquît les prieurés de Léomont, Scbures, ViCt Vipucelle, Lorquin, Alinges et Sales, soit sous la protection de la maison de Salm , que l'évéque de Metz lui avait Imposée à partir de l'an iOOO. Toutefois , cette maison lui fit souvent payer cher ses services , et la força quelquefois de re- pousser ses prétentions. En effet , dès le douzième siècle , l'abbé fut obligé de fortifier son monastère , se trouvait déjà une bibliothèque , contre l'audace de ses défenseurs.

Estival se maintenait dans une condition plus modeste ; mais l'ab- besse d'AndIau eut souvent avec son avocat les mêmes difficultés que Senones avec le comte de Salm. A cela , quelquefois, il s'en joignait d'autres , des divisions intestines , des différents entre la supérieure et la communauté. Il y en eut de si graves , qu'en ii47 l'abbesse prit le parti de remplacer les chanoines par des prémontrés , du consen- tement de ses religieuses, du comte et du pape.

Dans les trois maisons , la paix intérieure dépendait trop de la paix extérieure, et, pour toutes les trois, les mœurs publiques s'amélio- rèrent trop lentement ; la vieille guerre et ses licences continuèrent à peser sur elles pendant tout le cours du treizième siècle ; leurs annales en fournissent la preuve dans les faits qu'elles rapportent et dans les plaintes qu'elles exhalent. Ainsi , à Senones , ce sont tantôt

(*] Voir (t6. pag. 262) ce titre qui n'est pas toujours très clair, mais qui entre dans de curieux détails, et donne , par exemple, deux des neuf fermes que Tab- baye possède à DfitUenheim en Alsace , k Tavocat qui protège les deux cours franches de Feldkirch et Hindesbeim , près d'Obemai.

(*) Voir ce document curieux pour l'histoire de VAIsace et de la Lorraine , dans Biitoria Mediani Moruut. , p, 284.

Digitized by VjOOQIC

88 REVUE D'àUAGE.

les abbés qui implorent l'aide des comtes pour la réforme des reli- gieux, tantôt les religieux qui invoquent cette assistance pour la réforme des abbés. A Moyenmoutier souvent on ne sait à qui l'on est, à qui Ton écherra. Les évéques de Toul ne paraissent avoir possédé ce joyau que peu de temps. Le fils de Frédéric de Bar y Thierry , ne le leur céda qu'en 4026. De 4220 à 4224, Âubert de Parroy, châte- lain de la Haute -Pierre et de Spissemberg conteste l'abbaye au duc de Lorraine. A ces démêlés avec le monde se joignent des guerres moins naturelles. Estival et Moyenmoutier, divisés sur la délimitation d'une forêt , se disputent pendant cinq ans l'objet en litige , et les deux abbés ne s'entendent que lorsqu'ils apprennent que les deux avocats se disposent à dévorer VhuUre. L'émulation , la jalousie de propriétaire, fut assez vive entre les deux maisons pour que le duc Mathieu de Lorraine filit obligé d'intervenir dans la pose des bornes de leur domaine (^). Faire toute espèce de sacrifice à la paix , telle était la politique des trois maisons. Dès que l'une d'elles oubliait de la pratiquer, leurs avocats prenaient aussitôt leur rôle d'arbitres. A Senones , les comtes de Salm , plus d'une fois , allèrent jusqu'à chasser les moines de leur demeure et s'y installer avec leurs gens de guerre pendant des mois, des années. Ce fut le sort de l'abbaye, lorsque» vers le milieu du treizième siècle, elle disputa aux comtes les mines de Framont , qu'on venait de découvrir dans la montagne de Grand- Fontaine , et dont ils prétendaient s'emparer, se disant maîtres de la montagne en leur qualité d'avocats de l'abbaye. Or, celle-ci tenait à ces mines. Moyenmoutier avait celles d'Échery , près Sainte -Marie, découvertes par les solitaires ; Senones voulait en avoir à son tour. Cependant les comtes de Salm, plus forts que les religieux, prenaient celles de Framont pour eux seuls , sans l'intervention de l'évêque de Metz, assisté du duc de Lorraine. Grâce à ces secours, il y eut au moins partage au traité de 4264 (i) , modifié plus tard au profit de l'avocat. Dès avant cette époque , les avocats avaient réduit les bons hommes , c'est-à-dire les sujets privilégiés de l'abbaye et exempts de toute charge , au nombre de huit : deux charpentiers , un cuisinier, un acranteur (notaire), un lavandier, un corvesier (cordonnier) et deux pêcheurs.

(*) Dans les années 1172 à 1176.

(*) RiCHER, Ub. 4, c. 50; lib. 5, c. 9.

Digitized by VjOOQIC

NOTICE Sim LES ABBAYES D'ESTIVAL , MOTENMOUTIEB ET SENONES. 59

Ce qui troublait le plus les trois abbayes , c'était moins leur richesse elle-méme , car il est des siècles l'on est riche impunément , que leur fortune dans les circonstances données , en l'absence d'une ad- ministration régulière, d'une justice impartiale, de lois ou d'usages qui réglassent les.caprices et arrêtassent les violences de la féodalité. Loin d'avoir pour eux la tutèle des institutions publiques, ces mona- stères eurent l'embarras des privilèges de l'anarchie commune. Ils eurent même , dans l'ivresse de quelques faveurs dangereuses, le tort sérieux de ne pas toujours apprécier comme un progrès tout ce qui en préparait la fin. C'est ce qui leur arriva , quand le duc de Lorraine, bien inspiré, leur prescrivit l'adoption d'une sorte de charte appelée h Unie Beaumant. Donnée à la petite ville de ce nom par l'archevê- que de Reims, dès 1182, cette loi avait pour objet d'adoucir les ri- gueurs de l'arbitraire féodal , et partout elle était adoptée , nais- saient des bourgeois et des communes à la place de serfe et de censés disséminées. A cela , personne ne gagnait plus que les monastères. Pour les en convaincre, il ne s'agissait que de leur expliquer l'effet de cette transformation. Le duc en commanda l'essai, et fit châtier avec rigueur les trois abbayes qui refusaient obstinément de s'y sou- mettre. Leurs avocats , toujours empressés de les piller un peu léga- lement , s'en chargèrent en cette occasion avec une véritable ardeur.

Ces scènes d'odieuse pillerie se renouvellent à tout propos. Au qua* torzième siècle , Jean de Haut - Rappolstein envahit Senones , pille Moyenmoutier et en emmène l'abbé qui refuse d'accorder à un de ses parents une advocatie d'Alsace. Bencelîn, enchaîné, expire entre les mains de ses ennemis. Le duc le venge et le coupable , condamné à mort, est réduit à compoier, c'est-à-dire, à se racheter par une amende honorable faite en chemise 0), par le don d'une terre qui rapportera à l'abbaye quelques sous d'argent par an et par un pèle- rinage à l'église de Saint-Thomas de Cantorbéry (1541). C'est en être quitte à peu de frais. Cependant la nouvelle de ce foit , parvenue en Alsace le couvent possède trop de terres (^ pour qu'on ne s'en exagère pas l'opulence , irrite la turbulente noblesse. Le belliqueux

(*) tndutus Hmpliei tuniea, Bist, Médian. Monast, , p. ZS5.

[*) Les historiens d'Alsace et de Lorraine peuTent dresser aisément le catalogue des mamif villm , curtet et curiœ que Tabbaye possédait dans ces deux prOTÎnces , d*après Belhoue , Historia Mediani Monasterii,

Digitized by VjOOQIC

RO REVUE Vi'àIUCB,

bourgeois de Munster, de Colmar et de Strasbom^, également avide de butin, se joint aux nobles pillards et va dévaliser Moyenmoutier qui, à son tour, assez averti désormais, s'érige en place forte et s'en- toure d'un gros mur et d'un fossé continu à l'exemple de Senones (i) 43SO. Cela était sage. Il en coûtait trop de paye/* des protecteurs. Ainsi, le successeur de l'abbé dont je viens de rappeler la fin tragi- que , fut obligé , en 4358 , de porter de dix à quatre- vingt livres d'ar> gent , en deniers de Strasbourg , l'allocation faite à MM. de Landes- perg, pour la protection des fermes (') de Feldkircfa et Hindesheim, près d'Obemai , et Odratzheim , près de Bergheim au Cbarac.

Soit fortune , soit intelligence du siècle, l'abbaye de Moyenmoutier qui sut , à la fois faire à temps les sacrifices que demandait la noblesse d*Alsace pour protéger ses biens (') et en repousser les violences (*), l'abbaye de Moyenmoutier, dis- je, si souvent incendiée, pillée et indignement rançonnée par l'autorité elle - même (') , subit encore moins de catastrophes que ses deux rivales , l'une , plus pressée par l'ambition princière des Salm , l'autre , plus exposée par la proximité d'une route ancienne, plus agitée d'ailleurs par des querelles de tout genre , y compris celles que lui suscitaient des serfs jaloux de la position plus douce que Moyenmoutier faisait aux siens , et toujours empressés d'en appeler à toutes sortes d'autorités et d'interventions. N'était pour l'abbaye de Saint-Hidulphe la difficulté d'éloigner d'insa- tiables ravisseurs ; pour ses abbés , celle de contenir dans le devoir des moines harcelés par la corruption externe ; pour ses religieux » celle de brider des abbés prodigues (®) , la belle fondation de l'arche-

(*) Muros et mœnia.

(') Custodia curiarum. Bût. Médian^ Monast. , p. 3S7.

(') Voir son accord avec les d'Andlau , Hist. Médian. Monast. , p. 370.

{*) Voir son affaire avec Waldeber de Heiligenstein et Nicolas de Westboffen, JM: . p. 357 rt 362.

(') L*an 1368, Tabbaye fut obligée arbitraloment par le dac de Lorraine, d'en- gager au prince de Vaudemont ses revenus de Barbonville et HassouTille jusqu'à ce qu'eUe lui aurait payé la somme de 80,000 francs, qu'elle ne lui devait à aucun titre légitime.

{*) Il y en eut de fort peu ménagers. L'an 1543, l'abbé Nicolas fit don à ton écuyer^ Jacques de Graveron, de tous les revenus, dîmes, etc., que l'abbaye possédait à Barbonville, malgré les protestations énergiques du chapitre. D'autres abbés grevèrent la maison de dettes ou prêtèrent à leurs parents.

Digitized by VjOOQIC

NOTICE Sim LES ABBAYES D'ESTTVAL, MOYENMOUTIER ET SENOMES. 61

véque de Trêves » hospitalière et pieuse , selon la règle demeurait sainte et populaire , et devenait lettrée selon les besoins du temps. Elle eut de mauvais chefs et de mauvais jours, mais au moins les premiers furent rares , et d'ordinaire son gouvernement accessible aux exigences des siècles , donnait volontiers l'exemple de ces con- cessions dont le refus amasse tant de colères dans les générations qui se succèdent. Ni Estival , ni Senones n'imitèrent suffisamment ses exemples. Estival avait moins de bien , peu d'action au*dehors , une autorité très limitée et une position faussée par ses rapports avec Andlau. Senones , riche comme Moyenmoutier, en possession de mines productives, d'un grand nombre de fermes , de cent mille ar- pents de forêts , de toutes sortes de droits et de redevances , avait au contraire une administration considérable ; mais ses abbés , pres- sés entre les comtes de Salm , qui résidaient en face d'eux » et les évéques de Metz , dont l'autorité spirituelle portait même sur le tem- porel et souvent fort heureusement, ne gouvernaient qu'avec peine un peuple jaloux aussi de la position des sujets de Moyenmoutier, et une communauté plus Jalouse encore de celle que l'abbesse d' Andlau faisait aux prémontrés d'Estival. Les évéques se montraient exigeants par suite de leurs devoirs; les comtes, par suite de leurs intérêts , aimaient surtout à se ménager la faveur populaire aux dépens de Tabbaye. Aussi, toutes les fois qu'on demandait au monastère un droit ou une concession , la chasse, la pêche ou du bois, ils ne man- quaient pas d'appuyer la sollicitation , et comme Tal^baye jouissait de privilèges étranges , ne fût - ce que celui de fermer les tavernes tant que son vin n'était pas vendu, ils jouaient facilement un beau rôle, en la pressant toujours de céder. De des querelles sans fin et des concessions sans mérite , arrachées souvent à l'abbaye en détresse.

Les Salm , attachés à la cour impériale , marchèrent plus rapide- ment à leur but au seizième siècle, grâce à la révolution religieuse et politique qui venait de modifier la position des monastères et à la suze- raineté désormais plus nominale que réelle des évéques. Dès 1564 ils interdirent aux abbés de Senones de prendre possession du tem- porel pour lequel ils dépendaient jusque - de Tévêché de Metz (i) , avant d'en avoir obtenu leur permission. Les troubles de l'État et la non-résidence des évéques favorisaient ces envahissements , et deux

(') D. Galmet, Notice de la Lorraine, II, p. 471.

Digitized by VjOOQIC

62 RETUB D'ALSACE.

ans après, ils fireut mettre sur l'abbaye, ea place des armes de la Lorraine,. celles de l'empire. La résistance de l'évéque de Metz, prince et cardinal, échoua contre ce coup de main puissamment pro- tégé 9 aussi bien qu'échouèrent les bulles du souverain pontife. Le peuple , appelé au monastère par les Salm pendant que l'abbé plai- dait devant le bailli de Haguenàu, auquel l'empereur l'avait renvoyé, leur jura fidélité et les proclama ses seigneurs souverains , en ytéiencc de tabbé de Moyenmoutier. On chassa ensuite les moines , et on toa le prieur, qu'on prenait pour l'abbé. Maximilien ii, saisi d'une afliaiire il s'agissait de meurtre et de spoliation, trop flatté de savoir l'aigle impériale en place des allouettes ducales , ne la jugea que par un mot sans dignité et sans portée , en ordonnât aux eomtes c de laisser l'ab- baye en repos > (4572). Ce mot apprit à la maison qu'il fallait plier, et, dans un traité fait sous la médiation de l'évéque de Strasbourg, elle reconnut aux Salm la souveraineté de la vallée de Senones que l'abbaye avait défrichée (i) , la haute justice, cent seize mille arpents de forêts, les forges de Framont, des villages, des moulins, des fours, des scieries et d'autres biens (i573). L'abbaye dépouillée avait un autre chagrin. Dès 4550, l'une des branches de la famille de Salm avait adopté la réforme , et cette circonstance avait compliqué encore une situation déjà trop tendue. Elle imposait à l'abbé de Senones un nouveau degré de vigilance dans l'administration de ses quatre cures et de leurs annexes , ainsi que dans le gouverne- ment de ses religieux. Jusque-là, les paroisses qui relevaient de son patronage , n'étaient données que pour un certain temps et sons des conditions spéciales, qui constituaient souvent des charges assez lourdes , celle , par exemple , de préparer deux repas par an à la communauté. La prudence conseillait de modifier ces habitudes et de rentrer dans l'esprit comme dans la lettre de la Règle de J'ordre. Il paraît que Senones persista dans d'autres traditions, et, à son grand chagrin, au grand chagrin aussi de ses deux sœurs, avec lesquelles , l'an 4594 , elle avait solennellement renouvelé sa fra- ternelle union (') , elle vit , dans les premières années du dix-sep-

(*) Un diplôme de 66i , Childéric ii donna à Tabbaye un terrain de quinze lieues de circonférence , prouve que dès cette époque Gondelbert et ses reli- gieux avaient opéré des défricbements considérables.

(*) Bitt, Médian. MofMit. , p. 598.

Digitized by VjOOQIC

NOTICE SUR LES ABBAYES D'ESTIVAL , MOTENMOTmER ET SENONES. 63

tième siècle , et, coup sor coup , se succéder une enquête contre son abbé , une intrigue tramée par un évéque pour s'en faire nommer coadjuteur, une bulle d'incapacité lancée contre ce dignitaire, une excommunication frappant le chef de la communauté , une renoncia- tion forcée de la part d'un coadjuteur régulièrement élu , et, enfin , une expulsion violente d'un religieux, déjà installé abbé. U était diffl- die d'avoir plus de malheurs ; mais ces troubles qui pouvaient perdre la maison , appelèrent enfin une réforme qui lui assura des destinées plus paisibles.

La réforme des ordres religieux était réclamée non pas depuis le seizième siècle seulement , mais depuis le douzième. Toutefois , les changements sont toujours d'autant plus difficiles à opérer qu'ils sont devenus plus nécessaires. Le cardinal Erric de Lorraine , légat dans les trois évéchés et abbé commandataire de Moyenmoutier, depuis l'âge de quatorze ans , en avait tenté un , avait échoué et , las de sécu- lariser des maisons religieuses, s'était enfin adressé au pape pour demander la suppression de l'ordre de Saint-Benoit dans sa légation. Aux yeux de l'arbitre invoqué , c'était proposer un remède pire que le mal , et pourtant le mal était grand. Le saint Père lui - même reconnaissait dans les monastères du cardinal c l'existence de scan- dales peut-être inconigibles >, et lui conférait le droit c de réformer in capiu et membru > (i). Erric hésita. Mais un religieux plein de zèle, Dom Didier de La Tour , devenu prieur de Saint - Vanne à Verdun , aida la réforme projetée par le cardinal. Dom Didier , étant parvenu à modifier son prieuré, Févêque de Verdun lui proposa de réformer aussi l'abbaye de Moyenmoutier, dont il était commandataire , et des religieux exercés par le zélé prieur rétablirent dans l'antique mai- son de Saint-Hidulphe l'étroite observance de Saint-Benoît. Alors on obtint de Clément vm l'érection des deux monastères régénérés en congrégation spéciale dite de Saint - Vanne et de Saint - Hidulphe , à organiser sur le modèle de celle du Mont - Cassin (iOOi à 4604). De plus, il fut accordé au cardinal- abbé un bref portant toutes sortes de privilèges pour les maisons qui viendraient s'y aggréger(^), et au bout de quelques années il s'en trouva déjà quarante. Estival , occupé par les prémontrés , ne put s'y joindre. Senones , qui sortait des mains

(*) ma. Médian. Maneut, ,p,400 9t S9q.

(') Voir la balle pontiOctle dans B»^ht S. P. BenedUH, Verdun i6i0, in-36.

Digitized by VjOOQIC

64 RETUE D*âL8ACE.

d'un abbé Trappe d'incapacité par la cour de Rome , eut le bon esprit de s'en mettre en 1618, ainsi que Nancy, Toul, Metz, Lunéville et Munster. Senones avait alors sept prêtres et deux novices ; on les pensionna pour applanir les diflScultés et obtenir un terrain vierge.

Un supérieur général ou président veillait sur la nouvelle congréga- tion avec une fermeté aidée par des visiteurs spéciaux, et une modé- ration contenue par la perspective d'une réélection assez prochaine. En effet , sa dignité était annuelle et conférée par la diète générale de la congrégation (<).

Quand il eut été pourvu si habilement à tous les intérêts spirituels de Moyenmoutier, Erric pourvut aussi à ses intérêts matériels qui étaient livrés au désordre par suite d'engagements ruineux et une gestion vicieuse. En vertu de ses pouvoirs apostoliques , le cardinal joignit au priorat la prépositure et l'intendance des forêts. De vint que souvent les abbés se firent nommer prieurs, dignité d'une grande importance, à laquelle le cardinal réunit encore le vicariat de sa juri- diction épiscopale(^). Il trouvait cette disposition d'autant plus con- venable qu'il léguait l'abbaye à son neveu François de Lorraine. Le cardinal ne put y joindre la procure; le procureur ou le camirier, gé- rant des affaires et revenus de la communauté , devait rester à la dis- position et à la nomination de celle-ci. Mais il donna au prévôt un adjoint pour le remplacer dans les choses secondaires, peu dignes d'un religieux. 11 supprima aussi la dignité de trésorier et en attacha les revenus à la manse conventuelle.

Pour Senones aussi de grandes difficultés s'évanouirent à cette époque. Le rhingrave de Salm abjura la réforme pour obtenir plus aisément à Vienne le titre de prince (^) , et , quinze ans après , son frère suivit cet exemple pour lui faciliter la tâche dont l'empereur Ferdinand l'avait chargé , celle d'expulser la réforme de la vallée, lis demandèrent et obtinrent pour cette œuvre un vicaire apostolique , qui entra en fonctions l'année même en laquelle Senones fut agrégée ù la congrégation de Saint-Vanne (1618). Leur retour au catholicisme

{*) Voir cette organisation dans Conttitutionês Patrum eongregcOûmis 5. S, Viton. et Hidulphi. Tulli 1626, in-8o.

(') Voir les décrets, Hùt, Médian. Montut. , p. 407 et Mg.

(*) D. Galmet, Notice de la Lorraine, tome ni, p. 479, rapporte que le comte Philippe de Salm abjura le calvinisme à Rome , dès 1591.

Digitized by VjOOQIC

NOTICE SUR LES ABBAYES P*ESTIVAL , MOYENMOUTIER ET SENONES. G5

facilita leur complète émancipation de Tévéché de Metz en qualité d'avocats de Senones , vers le milieu du dix -septième siècle; mais l'incorporation de la Lorraine à la France » effectuée par le traité de Nimègue (4679) , parut un instant rendre à Tabbaye une fortune plus flatteuse encore que ne fut celle des Salm. Aidé de son frère, méde- cin de M. de Louvois» Tabbé Âlliot se fit restituer par le grand con- seil la moitié des anciennes possessions du monastère , l'autre moitié appartenant au roi de France, en sa qualité de successeur du duc de Lorraine. A cette gloire , Pierre Alliot ajouta celle de rebâtir à neuf tout le monastère d'une manière aussi solide que commode (i). Mal- heureusement pour l'abbaye, le traité de Ryswick (1697), qui rétablit les ducs de Lorraine, annula ce partage. Les princes de Salm se hâtèrent de reprendre leurs biens, et suscitèrent aux abbés de Senones, parmi d'autres difficultés, la plus grave de toutes, un conflit avec le plus commode et le plus éloigné de leurs supérieurs , le pape.

En effet , la Lorraine étant pays d'obéissance et le revenu de l'abbé de Senones excédant la somme de deux cents ducats, Rome fit valoir cette maxime , qu'à elle appartenait non seulement le droit de con- firmation , mais encore celui de nomination de ce dignitaire. Avec ce système, il était difiicile d'avoir plus de maîtres et de plus fâcheuses affaires que l'abbaye de Senones. Il est vi'ai que la maison de Lorraine , qui prétendait disposer de la dignité abbatiale comme d'un apanage de famille, s'opposait aux exigences pontificales; mais la maison de Salm , qui comptait profiter d'une alliance avec l'autorité ultramon- taine , favorisait , au contraire , la cour de Rome. En face de ces dis- sidences et de ces prétentions, un choix canonique devenait impossi- ble , et^ au commencement du dix-huitième siècle, l'abbaye fut pro- fondément bouleversée par ces querelles. La cour de Rome , refusant de reconnaître un nouvel élu en sa qualité d'abbé , le duc de Lorraine nomma son frère, le prince François. Les deux compétiteurs étant morts en 17i5, et les religieux ayant, par une élection régulière, choisi un des leurs, Dom Petit -Didier, le pape ne confirma ce choix que sous la forme d'une nomination. Le duc ayant, de^on côté, donné la dignité abbatiale au comte du Hautois, l'abbaye, pour se délivrer de ce prétendant, lui paya une somme de 56,000 livres. Alors sur-

(*) n faut distinguer D. Pierre Alliot, abbé de Seoones, de D. Hyacinthe Alliot, qui fut abbé de Moyenmoutier de 1676 à 1705.

3* Année. *^

66 REVUE D'ALSACE.

vint un nouveau conflit , et un troisième concurrent encore plus diffi- cile à évincer. En effet , Tautorité de Petit - Didier fiit infirmée pour cause de jansénisme , et Tabbé de Bouzey investi par la cour de Rome. Mais Petit-Didier avait résolu de l'emporter : il parvint à se laver de tout soupçon en matière de foi , et à se faire installer dans son abbaye à la suite de plusieurs publications sur l'infaillibilité du saint-siége et par l'acceptation la plus formelle de la bulle Unigenitus. Toutefois , comme il était condamné pour ses doctrines peu gallicanes par trois parlements (Paris, Dijon et Metz) et un conseil souverain , celui d'Al- sace y il fallut lui prodiguer les honneurs pour le relever dans l'opi- nion. Il fut nommé évéque m partibus et assistant du trône pontifical, titre qui conférait celui de comte et le droit de nommer huit cheva-- Uers de la milice dorée. C'était sortir de l'épreuve tout radieux des splendeurs de l'église et de celles du monde.

L'épiscopat honorifique qu'on venait de conférer à Petit - Didier , était la grande ambition des chefe de nos trois abbayes. Placés dans des résidences assez éloignées des évéchés de Metz, deToul et de Nancy , pour être vus rarement avec les titulaires de ces sièges , ils trouvaient leur plus haute gloire dans une dignité qui les assimilait à ces prélats par le titre , le costume et quelques honneurs. Ils y tenaient à ce point que, dès l'an 1501 , l'abbé Jean de Borville avait sollicité d'Alexandre vi, pour lui et ses successeurs à Senones, l'usage de la mitre , de la crosse , des sandales , des gants et des autres marques d'honneur accordées aux premiers prélats de l'église , ainsi que le droit de conférer la tonsure et les quatre ordres mineurs. 11 y^eut un abbé qui refusa l'épiscopat honorifique, D. Calmet; mais ce fut par la raison que les canons ne permettaient plus de conférer des fonc- tions spéciales aux religieux honorés de l'épiscopat , et que le savant supérieur de Senones, plusieurs fois nommé visiteur général , ne vou- lait pas , en acceptant une dignité moins utile que flatteuse , priver l'ordre des services qu'il pouvait lui rendre encore.

Le duc de Lorraine aflligea profondément les trois abbayes , en de- mandant pour Saînt-Dié un épiscopat réel , dont la juridiction s'éten- dit sur leurs districts.

Ce projet vint jeter dans toutes trois une vive agitation. Pressées par le nonce de se déclarer en sa faveur , elles se prononcèrent en ce sens ; inspirées en sens contraire par l'évéque de Toul et plus encore par l'amour d'une honorable indépendance , elles retirèrent leur con-

Digitized by VjOOQIC

NOTICE SUR LES ABBATES D^ESTIYAL , M0TENM0UT1ER ET SENONES. 67

sentement ; sollicitées par le duc , elles le donnèrent de nouveau » et il ne fallut pas moins que l'opposition de la cour de France pour ajourner ce dessein. Encore la cour de Rome n'ajournait- elle qu'en apparence. En effet , elle conféra au grand prévôt de Saint - Dié le titre d'archevêque de Césarée, et lui permit d'exercer des actes épis- copaux dans la circonscription des trois abbayes. A tous les conflits qui agitaient déjà ces maisons, vint s'ajouter ainsi celui de plusieurs juridictions quasi-épiscopales , car chacune des trois abbayes exerçait ce privOége. Longue fut dans cette afl*aire la série des mémoires , mandements, pamphlets, délibérations, lettres de jussion, brùle- ments de pièces et bannissements d'auteurs. Le mouvement fut d'au- tant plus vif qu'Estival et Senones avaient alors des imprimeries , se publiaient d'excellents travaux, par exemple en 1725 , à Estival : le Sacrœ antiquUatis monumenta, par Hugo , abbé d'Estival , et à Seno- nes, en 4757 , le Nobiliaire général de Lorraine , par D. Pelletier, re- ligieux de Senones. Je ne parle pas des écrits de D. Cahnet , dont la plupart furent publiés à Paris et à Nancy. L'abbé d'Estival , le plus animé de tous les combattants , fut du nombre des bannis , et le titre honorifique d'évéque de Ptolémaïs n'effaça pas toutes les douleurs qu'il avait souffertes en luttant contre le futur évéché , d'accord avec le chapitre de Saint-Dié , riche aussi et aimant l'indépendance autant que les trois autres. Cependant l'évéque si ardemment désiré des ducs , si fermement voulu de leur successeur, le roi Stanislas , ne fut installé que Fan 1777.

Plus vifs encore furent les débats entre les religieux de Senones et les princes de Salm , qui prétendaient les réformer, les remplacer par des chanoines ou doter un hospice de leurs dîmes , et qui portèrent successivement leurs vœux et leurs griefs devant la chambre impé- riale de Wetzlar et devant la cour royale de Nancy. Ces deux autori- tés souveraines ayant prononcé, une situation normale semblait enfin devoir s'établir, quand vint éclater , en 1792 , un orage politique qui renversa les trois maisons et menaça jusqu'aux idées qui avaient présidé à leur origine.

Elles se prêtèrent d*abord avec complaisance au nouvel ordre de choses ; elles essayèrent même de se transformer encore une fois et de diriger des collèges pour se maintenir. Mais rien ne put les sauver, pas même l'offre d'enseigner les principes du jour, offre constatée dans un excellent mémoire, non imprime encore , mais qui

Digitized by VjOOQIC

68 REVUE D'ALSACE.

mériterait de Tétre, et que j'ai sous les yeux(^). La grande confis- cation au nom de la nation, prononcée par l'assemblée nationale , le 2 Novembre 1790, mit fm à l'existence des trois monastères.

Telle a été la destinée générale des trois abbayes , sur lesquelles trois manuscrits , inexplorés jusquMci , viennent répandre des lumières un peu nouvelles. Je ne veux pas, toutefois, exciter une attente , à laquelle ces papiers ne répondraient peut-être pas tout-à-fait , et avant d'en faire l'analyse , j'aime à prévenir qu'ils sont incomplets et défec- tueux , soit par système , soit par maladresse et par négligence.

Matter,

ancien inspecteur général des bibliothèques publiques de France.

('] n est de D. Pierre Toussaint, et soutient avec habileté , i) qu'une corpora- tion religieuse vaut mieux pour l'éducation qu'une association laïque ; 2) que la société des jésuites qui était chargée autrefois de cette tâche n'existant plus, il con- vient d'en charger une autre ; 5) que celle des chanoines réguliers n'étant pas assez nombreuse , quoiqu'elle soit fort savante , il faut recourir à celle des bénédic- tins que leur état même appelle à Tinstruction publique ; 4) que, parmi les bénédic^ tins , la congrégation de Saint- Vanne , qui compte environ sept cents religieux dans ses trois provinces (Lorraine , Franche-Comté et Trois-É vèchés;, offre cent cinquante sujets capables de régenter; 5) que les moines devenus citoyens s'empresseront d'être utiles à l'Église et à la Patrie , et 6) qu'il faut leur confier les collèges de Metz, Strasbourg, Pont-à -Mousson , Verdun, Cbâlons, Nancy, Golmar, Bouque- noum , Besançon et Ëpinal.

(La partie à une prochaine livraison.J

Digitized by VjOOQIC

L'ÉPITAPHE

D'ERWIN DE STEINBACH,

A LA CATHÉDRALE DE STRASBODRC.

(Suite el finA)

Afin que nulle gloire ne fasse défaut à Erwin , une tradition ancienne et respectable , présentant tous les caractères de la vérité historique et de Tauthenlicité , attribue à Ërwin de Steinbach la création de la première confrérie ou association libre de tailleurs de pierre laïcs d'Allemagne. Cette tradition atteste que l'illustre architecte, quand il prépara, en i 275, la construction de son majestueux portail ou de la façade occidentale, fonda , auprès de la cathédrale, sur le modèle des loges maçonniques de l'Angleterre, la première communauté laïque de tailleurs de pierre, dans la vue d'assurer la continuation non interrompue de la construction gigantesque qu'il allait entre- prendre.

Dans les siècles antérieurs, les monastères avaient été les seuls refuges des artistes et les seules écoles de l'art. Erwin apparut juste- ment à l'époque l'art chrétien, sorti des cloîtres, se répandait

(•) Voir la livraison de janvier, pag. 1^*.

Digitized by VjOOQIC

70 REVUE D* ALSACE.

de plus en plus dans les villes et dans les populations » et se trans* formait en un art séculier, civil et bourgeois , de religieux et d'ecclé- siastique qu'il avait été jusqu'alors. L'avènement et la victoire de Farcbitecture ogivale n'est rien autre chose , en définitive , que le signe extérieur de cette transformation qui venait de s'accomplir dans l'art et qui, pendant quelque temps, en Allemagne surtout, devait se maintenir au niveau du mouvement ascendant des villes et com- munes, de ces grands centres municipaux qui , durant le treizième et le quatorzième siècles, accomplirent leurs luttes d'indépendance, si glorieusement soutenues contre les évéques , les princes et les empe- reurs eux-mêmes. Rien ne tai donc plus naturel aussi , que la trans- formation des communautés de frères laïcs qui , jusqu'alors , avaient vécu et s'étaient puissamment développées, sous la protection de l'église , et qui , jusqu'alors , avaient exclusivement exécuté les constructions religieuses sous la direction des évéques , des prêtres et des moines, en communautés laïques, en confréries ou associa- tions d'artistes indépendantes désormais de l'Église. Le changement qui venait de s'opérer dans l'art, devait exercer une heureuse influence sur les corporations d'artistes qui s'étaient formées à l'ombre des cloî- tres, et qui avaient suivi le développement progressif des monastères mêmes. Un moment allait venir, elles durent se sentir assez de force pour se défaire de la vieille tutèle de l'Église , assez d'indépen- dance pour marcher, vivre et grandir librement dans le monde. Ce fut Erwin de Steinbach , l'architecte le plus illustre de TÂUemagne du moyen-âge , qui eut la gloire de consommer définitivement ce chan- gement immense, et d'organiser, sous la haute protection de Tévéque Conrad de Lichtemberg et de l'empereur Rodolphe , en un corps moral fortement constitué , en une communauté compacte , en une confré- rie ou confraternité , telles que le génie du moyen - âge en faisait surgir partout et dans toutes les sphères d'action , les associations d'artistes séculiers qui désormais allaient se dévouer exclusivement , à la place des anciennes communautés religieuses, à la construction des églises et des cathédrales , à l'édification de la maison de Dieu (i). Ce fut à Strasbourg , et sous la direction d'Ërwin , que s'accomplit donc ce changement mémorable qui ouvrit désormais une ère nou-

(*) Selon la même source , le pape Nicolas ui, de son côté, aurait, en 1278, accordé une lettre d'indulgence à la confrérie nouvellement instituée.

Digitized by VjOOQIC

éPITAPHE D'ERWIN DE STEINBACH. 71

velle à Tart chrétien ; et » dès-lors aussi , cette initiative glorieuse et la somptueuse construction de la cathédrale alsacienne assurèrent à l'atelier des tailleurs de pierre de l'œuvre de Notre-Dame , un des premiers rangs , sinon , dès l'origine , le rang suprême parmi toutes les communautés de tailleurs de pierre qui , depuis l'institution de celle de Strasbourg y s'établirent > avec une rapidité prodigieuse, dans toute l'étendue de l'empire germanique. A partir de la révolution de 1352, la confrérie des tailleurs de pierre resta confondue, durant près d'un siècle , avec les métiers qui formèrent à Strasbourg la tribu dite des uùUeurs de pierre ei des maçons; mais , en 1402 , à l'occasion des contestations qui se renouvelèrent , au sujet de la grande bannière de la tribu , entre les maçons et les autres corporations de métiers composant cette tribu , et les tailleurs de pierre attachés à l'atelier de l'ouvre de Notre-Dame, ces derniers, séparés du corps ordinaire des tribus et des métiers par un jugement du grand sénat du 7 décembre 1402, lendemain de la fête de Saint-Nicolas , se reconstituèrent en communauté libre et indépendante. Maître Ulric d'Ensingen , le chef de la famille des Ensinger, aussi célèbre durant le quinzième siècle que l'avait été celle des Erwin durant le quatorzième , dirigeait alors la construction de la tour octogone de la cathédrale avec ses quatre escaliers tournants^ une des constructions les plus hardies qui jamais aient été exécutées , et qui , abstraction faite de la décadence du style , était digne en tout de couronner Vomvre glorieuse d'Erwin de Steinbach. Ce fut à cette époque , sans doute , que les tailleurs de pierre de l'atelier de la cathédrale jetèrent , d'après les anciennes traditions remontant à l'origine de leur communauté sous Erwin , les bases de cette célèbre association qu'un demi-siècle plus tard , maître Jodoque Dotzinger de Worms , le digne successeur d'Erwin de Stein- bach et Ulric d'Ensingen , et ses honorables collègues , réorganisèrent sur une plus vaste échelle , en réunissant en un seul faisceau toutes les associations ou communautés de tailleurs de pierre de l'empire germanique ; dans l'espoir, vain hélas ! de pouvoir, à l'aide de cette immense concentration de toutes les forces vives de l'époque et Sk l'aide d'une direction puissante et uniforme , opposer une digue à la décadence toujours croissante de l'art et à la décrépitude du siècle , et réussir ainsi à conserver les vénérables traditions artistiques du christianisme et à ramener l'art religieux à l'éclat et à la pureté dont il jouissait à l'époque Erwin jeta les fondations de leur belle asso-

Digitized by VjOOQIC

/2 REYIE D ALSACE.

ciation et à celle encore Tun de ses habiles tailleurs de pierre in- scrivit, dans répitaphe du grand maître, le titre si glorieux et si bien acquis de gubemator fabricœ eccksiœ argentinensis.

Erwîn mourut donc le 16 des calendes de février, c'est-à-dire, le i 7 janvier 1518, dix-huit mois, à quelques jours près , après son épouse. Le surlendemain seulement , au 14 des calendes de février , par conséquent le 19 janvier , fête de Saint-Marius et de Sainte-Mar- the , son décès fut inscrit au livre des donateurs de l'œuvre de Notre- Dame, avec la mention des libéralités qu'Ërwin avait encore faites, avant de mourïr, à la cathédrale. Son legs consista en un cheval et dans une rente de quatre onces deniers valeur de Strasbourg. Le texte du livre des bienfaiteurs porte : c Item magtster Erwintu huius ope^ c m (1) obiit, dédit equum et reddittis 1111°^ vnciarum, >

Les deux premières inscriptions ont été exécutées dans un court espace de tempst L'intervalle , qui les sépare l'une de l'autre, n'est pas même de deux ans. La troisième épitaphe, au contraire, n'y fut syoutée que plus de vingt-et-un an après la mort d'Erwin. C'est celle d'un maître Jean qui , selon Specklin , aurait été le fils du grand Erwin, et son successeur immédiat dans les fonctions d'architecte de la cathédrale.

Depuis Specklin , cette assertion a été généralement et invariable- ment répétée jusqu'à nos jours , aussi bien que cette autre assertion du célèbre ingénieur strasbourgeois , suivant laquelle la statuaire Sa- bine qui, dans les dernières années du onzième ou les premières années du treizième siècle, avait orné de statues de sa main les deux portails du transept méridional, aurait également été la fille d'Erwin. C'est que , jusque dans les derniers temps , j'ai déjà eu occasion de le dire ailleurs, Erwin de Steinbach était presque le seul des anciens architectes de la cathédrale , dont le nom eût survécu à l'oubli des siècles. De il venait , que tout ce qui , à la cathédrale , frappait d'admiration les regards de la foule , était forcément rapporté à lui , et que la gloire de l'illustre architecte s'accrut encore de celle non seulement des maîtres qui lui succédèrent , mais de celle même des

{*) C'est le texte le plus ancien que j'aie trouvé jusqu'à ce jour qui donne, en latin , le titre de magtster operis à Tarchitecte de la cathédrale. Cette dénomina- tion revient dans la troisième épitaphe. Vers le milieu du quatorzième siècle , comme je Tai dit, elle s'appliquait généralement à l'architecte.

Digitized by VjOOQIC

ÉPITAPHE D*ERWIN DE STEINBACH. 75

artistes qui Favaient précédé dans la carrière. Ainsi s'établissent par- tout des erreurs historiques et chronologiques, aussi nombreuses que grossières. Ayancées par un historien de quelque renom , mais peu scrupuleux , elles sont ensuite répandues de plus en plus par des copistes non moins insouciants de la vérité qu'il ne l'avait été lui- même. Quant à maître Jean, il est vrai , l'erreur de Specklin n'est pas aussi palpable , que l'anachronisme concernant la statuaire Sabine qui aurait devancé son prétendu père d'un siècle tout juste. Au fait , maître Jean, mort le 18 mars 1339 , aurait pu , fort bien, être le fils du grand Erwin , comme l'assure Specklin , en lisant mal l'épitaphe de cet artiste, et sans s'appuyer d'aucune autre autorité. Les dates s'accorderdent parfaitement même ; mais il aurait suffi de lire avec attention le texte de la troisième inscription , pour s'apercevoir de l'erreur de Specklin. Par malheur, il arriva ici ce qui a Heu trop fré- quemment, hélas ! Les auteurs postérieurs se bornent à copier, tout bonnement, les assertions de leurs devanciers, sans prendre la peine d'examiner si ces assertions sont historiquement et réellement fon- dées ou non. Relativement à maître Jean , Specklin a exercé sur ses successeurs la même fascination qu'à l'égard de la statuaire Sabine ; ici encore l'erreur , transmise de génération à génération , de siècle en siècle , finit par s'assurer une apparence si trompeuse de vérité que même les savants les plus distingués s'y laissèrent prendre. Heu- reusement , après tout , que l'épitaphe de maître Jean existe encore , et que d'autres données non moins précieuses , que je suis à même d'y joindre, s'accordent et se réunissent pour établir^ jusqu'à la dernière évidence, que l'assertion de Specklin , en ce qui concerne Jean Erwin, mort en 1339, est presque aussi dénuée de fondement que celle qui se rapporte à sa prétendue sœur Sabine.

Commençons donc, avant de fournir cette preuve, par relater le texte de cette troisième épitaphe. Le voici :

4.ANNO

DNIMCCC-

XXXVIIII

XY KL' A

PPRILIS

' « MAGI

STER

JOHANNES

FILIIVS

ERWNl .

MAGRI

OPRIS VI» .

ECCE

Digitized by VjOOQIC

74 REVUE D*AL$ACE.

c 4^Anno domini M* CCC 'XXXriIII^ XV Ualendas apprilis c (sic) * obiil * magister * Johannes * /Uitt» (sic) * £rumi (sic) . magis- t fri operU fciituf ecclesie >

Ainsi donc : cEn l'année du Seigneur 1339, le 15 des calendes c d'avril, mourut maître Jean, fils d'Erwin, mattre de l'œuvre de c cette église. >

Telle est la traduction littéralement exacte de la troisième épitaphe, dont l'exécution, on vient de le voir par le texte, dénote moins de soin que celles des deux inscriptions plus anciennes.

Deux choses en résultent : premièrement , le défunt y est nommé c magiiter Johannes^ > maître Jean ; ce qui indique qu'il avait le grade de la maîtrise , c'est-à-dire qu'il était maître tailleur de pierre (i). Nulle autre désignation n'est ajoutée au nom du défunt pour expri- mer, d'une manière plus précise encore, sa qualité ou ses fonctions. Mais , en second lieu , et c'est le point le plus essentiel , le texte de l'inscription l'appelle : fils d*Ermn : mattre de Fceuvre de cette églue, c filiuÊ Erwini magistri operis huiui ecclene; > en d'autres termes , fils d'Erwin, architecte de l'église cathédrale (>).

Maître Jean , le texte même de son épitapbe le prouve donc à lui seul , était , non point fils du grand Erwin, mort depuis 1318 , mais fils d'un Erwin qui , au moment même du décès de Jean , et au mo- ment où fut sculptée son inscription funéraire , était mattre de l'œuvre ou remplissait les fonctions d'architecte à l'atelier de Notre-Dame ou à la cathédrale. Ce texte est par trop explicite pour qu'il soit néces- saire de s'y arrêter davantage. Malgré cela, Specklîn qui ne connais- sait pas d'autre Erwin que l'illustre chef de cette famille , n'hésita pas un instant à le retrouver, dans cette épitaphe, comme père du défunt

C) A la rigueur le terme magister pourrait aussi désigner nn savant; toutefois, je crois qu'on ne court nullement risque de se tromper, en admettant que mattre Jean, issu d'une &mille d'architectes, et désigné simplement sous le titre de maitre, n'ait pas été autre chose qu'artiste , comme la plupart des Erwins les plus rapprochés du grand architecte , chef de cette digne ftimille. Mattre Jean , nous pouvons l'admettre avec une certitude complète, était maître tailleur de pierre. Du reste , si Jean Erwin avait été mattre dans quelque science , le texte de l'épi- taphe n'eût pas manqué de spécifier cette dernière.

{*) Magister operis , en 1339 , ainsi que je l'ai dit , était le titre généralement donné à l'architecte. A celte époque le receveur était désigné sous celai de pro^ curator.

Digitized by VjOOQIC

ÉPITAPHE D*ERWIM PB STEINBACH. 7SS

auqael elle se rapporte. Mais, évidemment » le texte de rinscription en fait foi» maître Jean, qai mourut le 18 mars 1539 , était fils d'un architecte du nom d'Erwin qui était encore en vie au moment fut sculptée répitaphe. Bien certainement» s'il avait été le fils du grand Erwin, le rédacteur de cette épitaphe., n'aurait pas manqué d'en foire mention. Si cela avait été , il n'aurait pas oublié , en conformité de l'usage généralement et invariablement suivi au moyen-âge, et notamment au quatorzième siècle, d'écrire : maguier Johannes filïus quondam Erwim magutri operit ou filius Erwini maguiri quandam operU hums ecelene. La dalle tumulaire du fils du grand Erwin , mort en 1330, architecte de la collégiale de Saint-Florent à Niederhaslacb, dans la vallée de la Bruche, vient à l'appui de cette remarque : l'in- scription qui règne antour de cette dalle , nomme, en eflet , le défunt architecte fils d'Erwin, jadii maître de l'église de Strasbourg, ou fils de feu Erwin , maître de l'œuvre de ladite église : c /Uitu Erwini magiitri quondam operis ecclesie argentinensis. > Point de doute dès-lors : maître Jean n'était ni le fils du grand Erwin , ni son successeur direct dans les fonctions d'architecte de la cathédrale , ni même architecte de cette église, mais bien le fils d'un Erwin qui, en 1359, remplissait ces fonctions ; donc le fils d'un des deux Erwin qui, après la mort du célèbre chef de cette famille, paraissent avoir dirigé en commun et continué la construction de la façade. Encore une fois, maître Jean n'était que maître tailleur de pierre. Il pourrait fort bien avoir été petit-fils du grand Erwin. La circonstance que son épitaphe a été sculptée au bas et à la suite de celle de l'illustre architecte , semble assez indiquer qu'il se trouvait dans des rapports de parenté très in- times avec celui-ci , et qu'il descendait directement de lui ; celte par- ticularité, d'accord avec les dates, semble autoriser à croire que le père de maître Jean , qui était architecte de l'œuvre de Notre-Dame au moment du décès de ce dernier, était fils du grand Erwin. Quant à maître Jean lui-même, il est assez vraisemblable qu'il mourut jeune encore et d'une manière inattendue, car il ne figure pas au nombre des donateurs de la cathédrale.

Le texte de l'épitaphe suffirait donc, au besoin, pour prouver l'erreur commise par Specklin , répétée et corroborée par ses nombreux co- pistes. Pourtant, afin de confirmer encore davantage mes assertions , je puis ^jouter un fait qui finirait par lever tous les doutes , s'il pou- vait en subsister encore après une lecture attentive du texte même

Digitized by VjOOQIC

7fî REVUE D'ALSACE,

de répitaphe de iS59. C'est qu'aucune des dates de la mort des deux Erwin qui dirigèrent les travaux de la cathédrale » après le décès du grand maître , et dont chacun est désigné comme maître de V œuvre : magister operis , ou comme architecte , ne s'accorde avec celle de l'épitaphe de maître Jean qui mourut en 1539. Je suis hors d'état , à la vérité , d'Indiquer d'une manière précise l'année même de la mort de ces deux architectes , qui , à en juger par la main qui inscrivit leurs décès au livre des bienfaiteurs de la cathédrale et par d'autres renseignements encore , doivent être décédés à peu d'inter- valle l'un de l'autre ; mais , je puis rapporter , à un ou deux jours près , les dates de leur mort , car les décès ne s'inscrivaient pas toujours le jour même au livre des donateurs de l'œuvre , mais souvent le len- demain ou le surlendemain seulement, et parfois plus tard encore. Or , la mort de l'un des deux Erwin qui furent architectes de la ca- thédrale après celle du grand Erwin , est inscrite au iO des calendes de mai (22 avril) , et celle du second au 8 des ides de mai (8 mai). Aucune de ces dates , comme je l'ai dit , ne s'accorde avec celle de la troisième épitaphe. 11 ne saurait donc y avoir identité de personne entre maître Jean qui trépassa le 18 mars 1559 , ni avec l'un , ni avec l'autre de ces deux architectes , dont l'un décéda en avril et l'autre en mai. La différence des dates montre clairement qu'elles ne peuvent s'appliquer qu'à trois personnages distincts l'un de l'autre. Maître Jean était le fils de l'un ou de l'autre de ces deux Erwin qui semblent avoir été attachés conjointement à l'œuvre de Notre-Dame en qualité d'architectes , ou qui du moins se sont succédés à peu d'intervalle et dans ces fonctions et dans la tombe. L'un d'eux portait également le prénom de Jean , le plus répandu dans nos pays aux quatorzième et quinzième siècles. (^).

(') Celui de ces deax architectes qni portait le prénom Jean , est aussi désigné, dans les documents contemporains, sous le nom de Winlin, WirUinus , et même de Windelinus. Toutefois, les documents mêmes établissent TidenUté de ce nom et de celui d'Erwin. Winlin parait être formé de la dernière syllabe du nom Erwin , à laquelle , suivant un usage encore fréquent en Alsace , on aura ajouté le dimi- nntif lin : Winlin , le petit Erwin.

Au treizième , et encore au quatorzième siècles , on trouve parfois plusieurs frères, souvent jusqu'à trois, quatre et même plus qui avaient le même prénom, et qu'on distinguait alors Tun de Tautrc par des surnoms ou des sobriquets. Ces derniers restèrent ensuite, fort souvent, à des branches entières d'une famille.

Digitized by VjOOQIC

ÉPITAPHE D'ERWIN DE STEINBAGH. 77

Il ne me reste plus malnleuaut qu'à faire une dernière observation au sujet de cette troisième épitaphe. Cette inscription exécutée en caractères un peu plus grands et plus espacés , mais moins beaux que ceux des deux premières , prend plus de six lignes. A partir de la seconde épitaphe, elle couvre toute la partie inférieure du contre- fort et descend jusqu'au socle. Sauf les quatre dernières lettres pla* cées tout au bas du contrefort à l'entrée de la septième ligne , toute répitaphe de maître Jean est aussi bien conservée que les deux épi- taphes supérieures. La toute dernière ligne seule a beaucoup souf- fert par rbumidité. La lecture pourtant n'en saurait présenter de diffi- culté qu'au premier aspect. Gbacune des quatre lettres EGCË > expri- mant par abréviation le mot eccùsie , existe encore intégralement et se reconnaît parfaitement. Malgré cela, la fin de Tépitaphe de maître Jean a été diversement et généralement mal lue , et incorrectement reproduite par les auteurs du seizième , du dix-septième et du dix- huitième.siècles, et jusque dans les temps récens. Il arriva , avec la fin de cette épitaphe , ce qui avait eu lieu au sujet de Tinterprétation de rinscription du philactère que tenait l'une des statues d'apétre de Sabine. Ici ce fut aussi Specklin qui ouvrit à l'erreur la voie déplo- rable dans laquelle ses négligents copistes , cette fois encore , se je- tèrent tête baissée. Ici encore , ce fut au point que les plus savants suivirent , sans réfléchir , l'ornière une fois tracée par la légèreté de l'ingénieur-historien du seizième siècle. Specklin , néanmoins, parait avoir copié Tépitaphe de maître Jean en vue du monument ; car , après en avoir transcrit le prétendu texte , il ajoute un signe A*etc, , comme pour indiquer que , sur le monument même , il suit encore quelque chose mais qu'il ne peut point lire (^). Quant au texte niéme de répitaphe , Specklin ne le donne que d'une manière tronquée, in- correcte et fausse. Voici sa version : « Anno domini 13S9 * i5 * kal - apriUs, obitt magister Johannes filius huim Erwini >. (^} Suit alors le signe dont il a déjà été question. Schaddeus(3) et Schilter(^) se sont bornés à copier le texte de Specklin, mais en remettant les dates en

(*) Il se pourrait, néanmoins, que Specklin eût aussi copié Tépitaphe de maître Jean, d*un auteur plus ancien.

(*) Dans ses Colleetanea^ mss. , tom. i«% foi. 368*.

(») Page 84.

{*) Dans les annotations qu*il ajouta à la chronique de Kœnigshoven , publiée par lui en 1698, pag. 589.

Digitized by VjOOQIC

78 REVUE D'ALSACE.

chiffres romains, autrement toutefois que sur le monument même. Tous deux finissent, comme Specklin, par les mots : filiut huiut Et- wm%{^)\ et de cette manière, en effet, maître Jean aurait été le fils du grand Erwin ; car, suivant la version inexacte de Specklin, repro- duite identiquement par ses copistes , les derniers mots de la troi- sième épitaphe auraient renvoyé à la seconde. Pendant des siècles la version de Specklin passa de livre à livre, admise par tout le monde comme un texte historiquement avéré, et il ne vint en idée à per- sonne, pas même au docte Schilter, d'aller la vérifier sur Finscription originale. Le docteur Heckheler fut le premier, que je sache, qui, transcrivant Tépitaphe de maître Jes|n du pilier de la chapelle de Saint- Jean, en restitua exactement le texte dans son ouvrage manuscrit sur la cathédrale de Strasbourg (>). C'était en i756. Cela n'empêcha ce- pendant pas que la version inexacte et tronquée de Specklin , univer- sellement accréditée par Schadseus et par Schilter , ne continuât à être suivie de préférence, comme par le passé. Cela n'empêcha pas non plus le docteur Heckheler lui-même , bien qu'il eût inséré dans son livre le texte authentique de l'épitaphe de maître Jean , de repro- duire , comme tous les auteurs, l'assertion uniquement basée sur la fausse interprétation de cette épitaphe, suivant laquelle maître Jean aurait été le fils du grand Erwin. Cette erreur, assez manifeste pour- tant , échappa à Heckheler, qui cependant eut le mérite d'en redres- ser tant d'autres (3). Mais le croirait -on, en 1782, un demi- siècle

(*) Je serais conduit trop loin , si je voulais indiquer ici toutes les inexactitudes de détail, que Specklin, Schadaeus et Schilter, et tous ceux qui ont transcrit leur texte, ont commises quant aux trois épitaphes. Pour le moins , ils n*ont tronqué et muUlé que la troisième.

Puisque , dans le texte , il est question de la date de Tépitaphe de maître Jean, je me bornerai à dire id , que Schadaeus et Schilter, comme le fit aussi Grandidier plus tard , mettent mcccxxxix , tandis que , sur le monument même , il y a Mcccxxxvnn. Au fond , cela revient au même. L'exactitude diplomatique manque seule.

(«) A la page 46.

(*) C'est ainsi , entre autres , que le docteur Heckheler, qui s'occupa beaucoup des anciens architectes de la cathédrale de Strasbourg, eut le mérite d'établir l'anachronisme palpable qui £iisait atteindre la hauteur des quatre tourelles, en 1365, par Jean Hûltz de Cologne, mort en 1449. Cette erreur encore remontait à Specklin , qui donne sur Hûltz les textes les plus contradictoires, et cette erreur aussi avait été généralement reproduite. Jusque dans les derniers temps, les au- teurs cherchaient encore à concilier les données contradictoires de Specklin , en

Digitized by VjOOQIC

ÉPITAPHE D'ERWIN DE STEINBAGH. 79

après qne Heckheler eût restitué le texte original de la troisième épi- taphe y Grandidier alla encore plus loin que n'avaient été Specklin , Schadaeus et Schilter. Ceux-ci s'étaient bornés à tronquer la fin de rinscription et à intervertir Tordre et la suite des derniers mots qu'ils avaient laissé subsister , en donnant ainsi à Tépitaphe un sens tout différent de celui du texte original. Grandidier, le savant Gran- didier, l'un de nos historiens les plus véridiques et les plus distingués, lui , l'un des hommes les plus versés dans les études paléographiques de tout le dix -huitième siècle, lui qui avait à un si haut degré l'in^ stinct de la science, qui était sérieux, réfléchi , consciencieux, scru- puleux , vétilleux même , comme un vrai savant, Grandidier dépassa de beaucoup ses devanciers. Dans la vue de réparer leur erreur, il y substitua un texte bien autrement controuvé encore que ne l'avait été celui de Specklin. Grandidier, il est vrai, restitua les mots magis- (ri operis qu'avaient supprimés Specklin et ses continuateurs ; mais, par contre , il remplaça les deux derniers mots de l'épitaphe : c huius ecclesie , » par deux autres qui sont de pire invention encore. Voici son texte à lui : tAn* Dom M CCC XXXIX XV kcU apriUs, obnt maguter Johanne» fUius Erwini magUtri, OPERIS SUI ^EMULUS. » (*) C'est que Grandidier, lui aussi , comme tous les autres , était dominé par l'idée que maître Jean était le fils du grand Erwin , mort en i5i8. Ici encore , de même que pour l'inscription de la statue de Sabine, il était trop préoccupé d'une erreur admise comme vérité historique , authentiquement avérée depuis des siècles ; et voilà comment , guidé et fasciné qu'il était par l'opinion commune et par sa propre imagi- nation , il alla , en ponctuant à sa façon , et en suppléant les derniers mots qu'il était hors d'état de déchiffrer, jusqu'à faire de maître Jean le digne émule de l'œuvre de son prétendu père le grand Erwin. La version du savant abbé est donc tout aussi insoutenable, et même plus insoutenable encore, que celle de Specklin, de Schadaeus et de Schilter. Toutes deux , elles tombent devant le monument même. on lit, très distinctement , à la fin de la sixième ligne de l'épitaphe de maître Jean, les deux lettres VI ou m, avec le signe d'abréviation

admettant rexislence de deux architectes du nom de Hûltz, et tous deax de Co- logne , dont le premier aurait ^écu au quatorzième siècle et le second au quin- zième. Par contre, Heckheler, de son c6té, a commis d'autres confusions. (') Essai sur la cathédrale de Strasbourg, p. 49.

Digitized by VjOOQIC

80 REVUE D'ALSACE.

ordinaire pour us, donc huius, comme on écrivait ce mot au moyen- âge. A l'heure qu'il est, les deux lettres, avec le signe d'abréviation passant à travers de la seconde, présentent encore un creux aussi bien exprimé et des formes aussi bien marquées et conservées que les lettres de la partie supérieure de l'épitaphe. A ce sujet , il ne sau- rait donc y avoir accès au moindre doute : les lettres sont encore là, dans un état de conservation qu'on peut , sans exagération , qualifier de parfait, et il sufiSt d'ouvrir les yeux pour bien lire. Il n'en est pas de même des quatre lettres du mot final reporté à l'entrée de la sep* tième et dernière ligne. Évidemment, c'était pour accorder le dernier mot de la sixième avec la fausse interprétation de ce mot final que l'imagination de Grandidier avait gratuitement transformée en asmu- lus, que le docte historien de l'église de Strasbourg s'avisa, de sa propre autorité, de changer aussi hmus en sut, comme il remplaça ecclesie par œmubu. Et cependant les leUres VI avec le signe d'abré- viation pour huius , eussent sufii pour l'avertir de son erreur. Ce mot à lui seul protestait hautement contre l'altération que Grandidier fai- sait subir au texte final de l'épitaphe de maître Jean. De son côté, le tout deniier mot, bien que les lettres en soient considérablement altérées et émoussées, est néanmoins lisible encore, sans trop de peine, à la vue et reconnaissable au toucher. Encore aujourd'hui on y distin- gue et reconnaît lettre pour lettre. Bien certainement c'est EGCE , l'abréviation ordinaire du mot ecclesie. Après un examen quelque peu scrupuleux , toute incertitude disparait , et il ne saurait plus rester l'ombre d'un doute à ce sujet.

Ces trois épitaphes de la famille Erwin sont de ces inscriptions mu- rales, telles qu'on avait l'habitude de les exécuter aux treizième, quatorzième et quinzième siècles , telles qu'il s'en trouve encore un assez grand nombre dans nos églises , et notamment à la cathédrale même , à l'extérieur , au bas entre les contreforts de la nef et sur les contreforts ipômes ; car , des deux côtés de la nef, il y avait autrefois des cimetières. Au moyen-âge , on le sait , les épitaphes étaient de deux espèces : les unes étaient gravées ou sculptées à l'entour des dalles qui recouvraient les tombes , et assez souvent aussi sur la sur- face intérieure de ces dalles ; les autres , de moindre dimension , étaient incrustées dans les murs des églises et des cloîtres , au-dessus ou à proximité des dalles tumulaires placées sur les tombeaux. Sou- vent aussi , cette seconde espèce d'inscription n'était pas des épitaphes

Digitized by VjOOQIC

ÉPITAPHE D'ERWIN DE STEINBACH. 81

proprement dites , mais des monuments destinés à rappeler la mé- moire de personnes qui avaient été enterrées ailleurs : des pro memO' ria , comme on disait. Fréquemment aussi , et lors même qu'il y avait des inscriptions sur les dalles tombales , on en plaçait encore une autre dans le mur , qui » parfois , ne faisait que répéter le texte de l'inscription sculptée sur la dalle. Très souvent aussi , les grandes pierres sépulcrales , couchées à fleur de terre sur les tombes » ne con- tenaient pas dlnscription du tout , mais seulement des armoiries , ou la figure du défiint » ou quelqu'autre ornement , une croix » par exem- ple ; quelquefois même» elles étaient toutes nues , n'ayant ni sculp- ture, ni inscription y mais simplement une lettre qui permettait de reconnaître et de retrouver la tombe» et qui le plus souvent renvoyait le lecteur à l'inscription incrustée par dessus dans le mur. Du temps de la mort d'Erwin et de mattre Jean , l'usage des dalles tombales était général , et d'ordinaire la figure des artistes qu'elles recouvraient était tracée en creux sur la pierre avec les insignes de leur art. C'est ainsi, entre autres , que sur la pierre tumulaire du fils d'Erwin à Has- lach cet architecte est représenté tenant le compas dans la main gauche et l'équerre dans la main droite. Très probablement, une dalle ou des dalles semblables existaient autrefois au bas des trois épita- pbes de la cathédrale ; car , il est plus que vraisemblable , qu'Erwin , son épouse et mattre Jean avaient reçu la sépulture au pied du contre- fort de la chapelle de Saint-Jean-Baptiste , dans lequel sont entaillées les trois inscriptions funéraires. Ce qui parait d'autant plus autoriser à le croire , c'est qu'à la suite de la seconde épitaphe , donc de celle du grand Erwin , il 7 a une lettre ressemblant à un T gothique , et qui ne semble avoir été rien autre chose qu'une lettre de renvoi qui se référait à la dalle tumulaire qui couvrait jadis la tombe d'Erwin et de sa femme. Toutefois , si , comme je le pense , il y avait eu une pa- reille dalle , en réalité , il n'en existe pas de trace ni au lieu même de la sépulture, ni dans les anciens manuscrits, livres et dessins. Rien ne saurait donc être avancé, à cet égard, avec une certitude com- plète. Ainsi que j'ai déjà eu occasion de le faire observer, le mur du séminaire épiscopal touche jusqu'au contrefort de la chapelle de Saint-Jean , au point qu'il en masque la face orientale. Tout le terrain régnant de ce côté de la petite cour, au-devant des épitaphes , entre la chapelle et la voie publique , a donc être remué et foulé en tous sens , en 1770 , lors de la construction du séminaire , édifice très vaste

3- Aimée. 6

REVUE d'aLSACE.

et très solide que rarcbitecte épiscopal a poser sur de fortes et profondes foodations.

Au mois de novembre 4855 , lorsqu'on était occupé à creuser dans la petite cour attenante à la chapelle se trouvent les inscriptions , et assez près de ces monuments » l'un des puisards qui étaient desti- nés à recevoir les conduits du paratonnère dont on pourvut alors la cathédrale ; il y a plus de seize ans , dis -je , le britit courait à Stras- bourg , que les ouvriers venaient de mettre à découvert la tombe d'Ërwin. Au milieu de la cour ou de l'ancien Làchhofel, environ à une distance de près de deux mètres des épitaphes » ils venaient de déterrer un sarcophage en pierre , en fonne d'auge , sans mscription ni ornement, et sans couvercle , placé dans la direction de l'occident à l'orient , mais irrégulièrement et sans tenir compte ni de l'axe de la chapelle, ni de celle de la cour. Le cercueil était tout rempli de terre et d'ossements. Tout indiquait , comme je l'ai dit tout-à-l'heure, que le sol avait été bouleversé à une époque antérieure. L'absence du couvercle, à elle seule, en faisait foi, ainsi que les fragments de squelettes qui gisaient épars sous terre dans toute l'étendue du ter- rain qu'on avait creusé. J'ai suivi , dans le temps , avec une scrupu- leuse attention , toute l'histoire de cette prétendue découverte. On en faisait alors grand bruit à Strasbourg , au point que quelques vieilles dévotes et même un journal de la localité allèrent jusqu'à crier au sacrilège. J'ai fait examiner en ma présence , par un médecin , les ossements qui avaient été trouvés dans le cercueil, et il fut reconnu qu'ils provenaient de trois individus, dont un seul avait été adulte : d'un homme , d'une jeune personne et d'un enfant. Les débris du squelette mâle avaient appartenu à un homme d'une stature qu'on pourrait presque nommer colossale , mais d'une complexion scrophu- leuse ou rachitique même , car au milieu d'un de ses fémurs , il y avait une excroissance de la grandeur d'un poing. Bien certainement, je le répète , tout cela avait été remué antérieurement et les ossements avaient été jetés péle-méle dans le cercueil. Tout y fut remis , et le cercueil même déposé de nouveau à son ancienne place. Cette place» d'ailleurs , par son éloignement des épitaphes , ne permet guère de supposer que le sarcophage ait eu le moindre rapport avec les per- sonnes dont ces inscriptions précieuses conservent le souvenir. Le cercueil , de son côté , ne présentait ni moulure , ni aucun autre signe caractéristique qui eût permis de se rendre compte de l'époque de sa

Digitized by VjOOQIC

ÉPITilPHE B'ERWIN de STEINBàCH. 83

confection , et l'ensemble de l'état des lieux et des choses était tel qu'il rendait absolument impossible de se laisser aller à des supposi- tions quelconques sur l'origine et l'âge du sarcophage et des osse- ments qu'il renfermait. Dans tous les cas , ces ossements ne pouvaient pas se rapporter aux trois Erwin qui, très vraisemblablement, ont été enterrés au bas du contrefort de la chapelle de Saint-Jean.

Que les âmes pieuses, que les artistes et les admirateurs d'Erwin se rassurent donc et se consolent : nul sacrilège n'a été commis , nui sacrilège n'a pu être connnis en 1855. Si jamais sacrilège il y eut , c'a été au siècle passé , lors de la construction du séminaire. Alors déjà les ossements d'Erwin , si tant est qu'ils aient jamais reposé au bas du contrefort et qu'ils s'y soient encore trouvés intacts en 1770 , auraient été jetés au vent (<) ; car, encore une fois , l'existence des épitaphes au bas du contrefort de la chapelle de Saint-Jean, ne suflSt point pour établir, d'une manière irrécusable , le fait même de la sépulture d'Erwin au pied de l'inscription funéraire taillée sur ce contrefort , bien que la présence de l'épitaphe et plus ^core le signe placé à la fin de la seconde inscription , le rendent plus que vraisemblable.

tJn fait qui mérite d'être déploré bien autrement que le prétendu sacrilège dont il vient d'être question, c'est que les trois épitaphes des Erwin ont été écornées et qu'elles ont souffert dans beaucoup d'endroits. Ces écornures et brisures remontent à des époques plus ou moins anciennes. Plusieurs d'entre elles semblent dater d'une époque assez récente, de peu d'années seulement. Et, le croirait-on, ces dégâts paraissent , en partie , avoir été commis de propos délibéré , à coups de marteau , sans doute par quelqu'ouvrier qui ignorait le nom de l'artiste célèbre dont les deux premières de ces inscriptions rappel- lent la mémoire, et qui , peut-être , voulait seulement se donner le plai- sir de faire voler quelques éclats ou d'asséner quelques coups de mar- teau à une vieille inscription gothique , de l'impoitance de laquelle il était loin de se douter ! Par bonheur , ces mutilations n'ont pas tou- jours atteint les lettres des inscriptions ; néanmoins elles ne laissent pas que d'inspirer de justes regrets. Aussi, ne puis -je qu'applaudir au soin qu'a pris l'architecte de la cathédrale , de faire placer une forte barre de fer assez saillante dans le mur du séminaire, à côté et

C) Quelques années avant 1855, on avait creusé une fosse d'aisance du côté septentrional de la petite cour, tout près de Tendrait fut trouvé le cercueil. A cette occasion encore le terrain fut remué et bouleversé , à l'endroit même re- posait oe dernier.

Digitized by VjOOQIC

84 RETUB D'àLSAGS.

au-devant des épitaphes , afin de les garantir, pour le moins , contre de nouvelles atteintes^ surtout contre le choc des brouettes des ou- vriers qui peuvent être appelés à travailler dans la petite cour atte- nante à la chapelle de Saint- Jean . Espérons, dans tous les cas, que ces vénérables monuments ne js soient plus exposés désormais à d'ultérieures mutilations , et que, du

' j moins , ils passent à la postérité dans leur état actuel.

£n dépit de ces mutilations, et quelque déplorables qu'elles puis- I sent être , félicitons-nous toujours d'avoir conservé ces trois épitaphes

H si remarquables, quand des milliers d'autres inscriptions du même

I genre ont disparu dans la tempête des siècles. Félicitons-nous-en da-

vantage encore, en songeant que les deux autres inscriptions con- temporaines d'Ërwin , et qui, à la cathédrale , rappelaient le nom et le souvenir de l'illustre artiste , n'occupent plus la place le grand i I maître les avait fait poser ; que l'une d'elles a complètement disparu

^ j et que de l'autre il n'existe plus que des fragments !

] «I L'inscription qu'on lisait autrefois à l'un des portails de la feçade

I occidentale , et qui attestait que ce fut maître Erwin de Steinbach qui ,

le jour de Saint -Urbain de l'année du Seigneur 1277, t commença cette œuvre glorieuse, n'existe plus, depuis assez longtemps déjà, à ce qu'il parait (i). Malgré toutes mes recherches, je n'ai pu réussir jusqu'à ce jour, ni à en retrouver la moindre trace, ni même à pou- voir constater, d'une manière certaine , l'époque précise et le mode de sa disparition (^).

(') Cette mémorable inscription que rapportent invariablement tous les auteurs » tant anciens que modernes, était conçue en ces termes : « Anno * donUni *

0 0 0

« M '.ce ' LXXyiI ' in die heati ' Urbani hoc gloriosum opta inehoa^ <c vit ' magister Erwinua - de * Steinbach ». Les auteurs, toutefois, ne s'accor- dent guère ni sur la place qu'occupait cette inscription , ni sur le mode de son exécution. D'après les uns , elle se serait trouvée au grand portail ; suivant les autres , au petit portail de gauche , c'estrà-dire au portail septentrional de la fiiçade ; et ces derniers, je crois, étaient plutôt dans le vrai ; car, c'est à ce portail qu'Er- Yiin commença sa construction d'après un texte de Kœnigshoven. Suivant les uns encore , cette inscription était sculptée dans l'arcade du portail , tandis que, selon d'autres, elle aurait été peinte, en lettres dorées sur fonds d'azur, sur une petite plaque ou tablette.

(') Scbadaeus, à la page 44 , parle de l'inscription de 1277 , comme d'un monu- ment qui subsistait encore de son temps. Schilter s'exprime encore 'de même, en 1698, k la page 558 des annotations qu'il a jointes à son édition de la chronique de Kœnigshoven. Mais l'auteur du MUnsterbUchel de 1732, dit en termes exprès, page 10 , que cette inscription « doit s'être trouvée aurdessus du portail du miUeu , ]| « d*après le témoignage de Schilter et de Schadasus ; » et il se borne à en transcrire

' ^ le texte d'après ces deux historiens. Il en résulterait donc que l'inscription de 1277

J'

1 1

Digitized by VjOOQIC

ÉPITAPBE d'ER^IN DE STEINBACH. 8S

La seconde inscription qu'Erwin avait fait sculpter en relief, en grandes et magnifiques majuscules gothiques , au-dessous de la balus- trade de la chapelle de la sainte Vierge , pour attester que ce fut lui qui érigea cette chapelle , au sujet de laquelle les auteurs anciens sont intarissables en éloges , et dont ils parlent comme d'une des plus riches merveilles de la cathédrale ; cette inscription qui fut placée en 1316, Tannée même de la mort de l'épouse d'Erwin , et que le grand archi- tecte , inspiré sans doute par la tristesse de son cœur , termina par cette touchante supplique adressée à la patronne de la chapelle et de la cathédrale , et dans laquelle il remit avec résignation son sort entre les mains de la servante de Dieu (^) ; cette intéressante inscription a été brisée par le marteau destructeur ; non pas de quelque protestant fanatisé ou de quelque jacobin forcené et barbare ; non , elle Ta été, en 1681 , par les ouvriers de l'architecte de la cathédrale, et sur les ordres d'un évéque , récemment rétabli dans son église métropoli- taine , et qui venait d'en reprendre possession après plus d'un siècle d'exil , en vertu de la capitulation de Strasbourg; elle le fut par ceux- mêmes que l'évéque François Égon de Fûrstemberg avait chargés du soin d'en embellir le chœur ! Hélas ! ce barbare embellissement était un acte de vandalisme des plus funestes qui nous valut la perte & jamais déplorable et irréparable, et du jubé , splendide construction de l'architecte de la nef, et de